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Joseph Gabio : la passion intacte |
Vendredi 19 mars
De Kinkala à la coupe du monde via Yaoundé. Ainsi pourrait-on se hasarder à résumer l’itinéraire de Ghislain Joseph Gabio, le plus fameux journaliste congolais de ces dernières années.
Avec lui nombreux sont les Congolais, amateurs de sport, l’oreille collée au transistor, à avoir voyagé sur ses commentaires, dans les stades, encourageant leur équipe favorite. C’est que dans ses reportages, Gabio savait tenir son auditoire en haleine.
Installé aujourd’hui dans une semi retraite, l’homme que nous avons eu la chance de rencontrer lors d’un séjour en région parisienne parle d’une voix posée, le verbe mesuré et l’esprit clair. Dates et faits défilent. Cette mémoire du sport congolais se souvient des évènements qu’elle relate comme si ceux-ci s’étaient déroulés hier.
La passion, contenue, est toujours là, intacte. Après plus de trente ans de métier. Ecouter Gabio c’est s’abreuver à la source. Entretien.
Comment part-on de Kinkala pour devenir la mémoire du sport congolais ?
C’est l’intérêt d’abord que je portais au sport. J’étais abonné au journal « La Semaine Africaine » depuis l’école primaire de Kinkala, lorsque j’étais au cours moyen première année. J’écrivais déjà des articles dans le même journal, sur de petits compte rendus de matches de Mwana foot (foot cadets) et de gros ballon (foot seniors) car Kinkala avait plusieurs formations sportives. C’est comme ça que j’ai commencé en suivant Sylvain Mbemba qui nous a quittés il y a quelques années. Nous sommes en 1957-1958.
Vous partez de Kinkala et vous arrivez au lycée Savorgan de Brazzaville ?
Oui et là j’ai continué moi-même à jouer au football. Je suis de près l’actualité sportive et surtout le football, le handball et le basket-ball.
Vous êtes devenu ensuite enseignant ?
Oui mais enseignant de fortune parce que pendant que toutes les écoles sont nationalisées, au niveau des collèges d’enseignement général et des lycées il manquait des professeurs. Nous sommes en 1966. J’ai enseigné notamment à st Joseph, Ste Bernadette et Mafoua Virgile. Lycéen, je faisais ce travail bénévolement pendant les heures où je n’avais pas cours. J’étais professeur d’anglais.
Comment arrivez-vous au journalisme ?
J’y entre parce que j’écoute beaucoup la radio. Je suis intéressé par les commentaires sportifs de Sylvain Bemba, Clément Massengo. Ce sont eux qui présentaient le magazine des sports à Radio Congo.
Clément Massengo ? Il était footballeur non ?
Oui, un grand footballeur, international qui avait été désigné meilleur footballeur des deux rives du Congo parce qu’il a joué également au Daring Motéma Pembé (le club Imana actuel). Un joueur fantastique.
Revenons à votre intérêt pour le journalisme
Oui, je suis intéressé aussi par la radio en écoutant des gens comme les Guy Menga, André Bernard, François Itoua, les Alphonse Marie Toucas. Je suis allé passer un test pour être pigiste. J’ai réussi, je suis devenu collaborateur dans l’émission « Nouvelle cité, nouveau citoyen » et « La joie de vivre » de A M. Toucas. J’ai fait un autre test et je suis devenu présentateur du journal parlé.
Directement au premier contact avec la radio ?
Oui, je travaille avec Jacques Silou qui est devenu médecin et qui était mon condisciple au lycée. Avec Freddy Kébano également qui présentait en même temps que nous le journal à Radio Congo. L’intérêt a donc grandi et j’ai présenté le concours d’entrée au Studio école de Maison Laffite en France. Fin 1966 je viens passer l’admission en France. Je passe deux années de formation à Paris et je rentre au Congo comme fonctionnaire de la radio et de la télévision.
Vous intégrez finalement le service des sports ?
J’avais en fait deux mamelles. Il y avait la culture, la musique. Je faisais la promotion des orchestres dans l’émission « Le coin des orchestres ».
C’est donc votre première activité à la radio ?
Je faisais la culture et le sport puisque déjà en 1965 je suis pigiste lors des premiers jeux africains à Brazzaville. La musique, je la fais surtout en 1969. Sport et musique mais le sport l’emportait largement.
Vous remplacez donc Sylvain Bemba comme principal chroniqueur sportif ?
Le principal chroniqueur sportif à « La Semaine Africaine » c’est Sylvain Bemba. C’est moi et Germain Bisset qui prenons le relais de Sylvain Bemba et de Clément Massengo, étant entendu qu’entre temps il y a eu Mpassi Mouba, Guy Menga et Claude Bimbakila qui ont également fait le sport.
Il y a eu aussi Henri Pangui au sport
Henri Pangui, c’est nous qui l’avons formé.
Mais, n’était-il pas plus âgé ?
Si mais c’était quelqu’un de humble : il a d’abord été formé par Guy Menga alors chef du service des sports. C’était mon papa, un homme humble. Je n’ai jamais vu des gens comme lui. Quand on lui disait quelque chose, il suivait. Ce qui n’est pas toujours le cas des jeunes aujourd’hui.
Par la suite vous avez occupé de nombreuses responsabilités ?
J’ai été d’abord chef des services des sports de la radio et de la télévision pendant une dizaine d’années, directeur des programmes de la radio et de la télévision. En outre j’ai été directeur de radio Congo.
Qu’est ce qui a changé de cette époque par rapport à aujourd’hui dans le métier de journaliste ?
Beaucoup de choses ont changé. Dans ce qu’il y a de positif au niveau des médias il y a tout. Nous avions quoi ? La dépêche d’agence pour l’actualité internationale, les journaux où nous puisions l’information. Actuellement vous avez l’Internet, un média irremplaçable. Sans cela aujourd’hui vous ne pouvez pas suivre.
Dans la pratique au Congo ce qui a changé c’est le manque de moyens logistiques pour permettre à cette presse sportive de s’exprimer.
Un petit cas au niveau d’une rédaction audiovisuelle : on peut avoir trois ou cinq magnétophones de reportage mais la priorité est donnée pour couvrir l’actualité politique dans le cas où une actualité sportive a lieu à la même heure ou quelques heures après. Ce que nous nous avions dans le temps, une autonomie, on n’en a de moins en moins.
N’y a-t-il pas plus de moyens maintenant ?
Malheureusement non, on ne met pas les moyens et on demande qu’on en fasse plus alors qu’on ne vous donne pas les moyens. C’est vrai qu’à l’époque nous y mettions également du notre. Me concernant, la passion faisait que pour faire mes reportages je prenais facilement ma voiture et j’allais au reportage. De même pour les émissions de variétés. La vie est plus difficile aujourd’hui pour les jeunes.
Y a-t-il des sportifs congolais qui vous ont marqué ?
Ah oui, il y en a un. Le principal c’est le footballeur que je n’hésite pas de citer, c’est François Mpélé. Il était pratiquement méconnu du public congolais. Puis il a été découvert par un corse qui travaillait à Pointe Noire. Fin des années 60, François Mpélé est allé faire un test à Ajaccio, il a réussi. Par la suite il a été recruté par Just Fontaine pour monter le Paris St Germain en première division. Je me le rappelle, je me trouvais en France lors des matches pour l’accession en première division. Mpélé a marqué tous les buts lors du second match de barrage.
Mpélé a joué treize ans dans le football professionnel et n’a jamais eu d’avertissement.
Jamais eu de carton dans sa carrière professionnelle ?
Jamais d‘avertissement et à un poste d’avant centre en un temps où les avants centre n’étaient pas protégés.
Pour vous donc c’est le meilleur ?
Ah oui, pour ses performances réussies. Il avait été le meilleur attaquant du championnat de France en 1975.
Et Paul Moukila ?
Pour moi il est en deuxième position. Ballon d’or et vainqueur de la coupe d’Afrique des clubs. Il a marqué beaucoup de buts pour le club Cara et pour l’équipe nationale. C’était un battant. Dans cette génération on n’oubliera pas Mbemba Jonas Tostao. S’il avait suivi les conseils de Mpélé il aurait fait une bonne carrière. Le contrat était là mais il a refusé de venir parce qu’il lui manquait un bon conseiller. C’était un bon ailier de débordement.
Et Yaoundé 1972 ? Gabio c’est aussi Yaoundé 1972 !
C’est d’abord ça, parce que si je suis connu dans le sport c’est Yaoundé 72 d’abord.
Le Congo, personne ne l’attendait en 1972. Comment expliquez-vous cette victoire ?
Personne ne l’attendait parce que les observateurs n’avaient pas fait attention à la préparation du Congo. Des gens comme les Mpélé et les Matongo étaient dans l’équipe Espoirs. La préparation avait mené l’équipe en Guinée, Mali, Sénégal, Ghana et à Brazzaville ils ont reçu Valenciennes, Ajaccio, Botafogo du Brésil. Je me rappelle avoir fait une interview de l’entraîneur brésilien de Botafogo. Je lui ai demandé ce qu’il pensait de cette équipe congolaise. Il me dira qu’ils ont fait des matches au Cameroun, au Nigeria mais tel que nous vous avons vus, vous pouvez faire un bon résultat.
Le seul problème de l’équipe c’était le milieu de terrain avec Minga Pépé et Mfoutou. Quand on a retrouvé Balékita, plus offensif que Mfoutou, l’équipe était plus équilibrée, surtout avec l’apport de Mpélé. Ajoutées à cela la volonté et la détermination des joueurs, les résultats étaient là. L’entraîneur était Michel Oba avec pour adjoints Bibandzoulou Amoyen et Mayala Désiré Larbi. Donc un trio congolais.
Pour vous il y a eu aussi la coupe du monde !
Oui j’ai fait la coupe du monde de 1974. Je dirais que c’est le deuxième plus grand événement de ma vie. L’Allemagne avait besoin d’un journaliste africain pour couvrir l’événement parce que la Deutsche Welle (radio allemande) émet en Afrique. Il lui fallait un africain. J’ai été appelé. Je suis allé à Cologne. J’ai couvert tous les matches, ceux du Zaïre et tous les autres matches jusqu’à la finale.
Le sport congolais n’est plus ce qu’il a été !
Au congo nous déplorons le fait qu’il n’y ait plus de politique nationale depuis une vingtaine d’années. Il ne faut pas se voiler les yeux. Le football en particulier ne marche plus parce qu’il n’y a plus de politique nationale. La politique nationale entend les clubs. Ce sont les clubs qui forment les joueurs pour l’équipe nationale. Ces clubs, tant qu’ils avaient leurs trois divisions (équipe A, B et C) ils donnaient les trois divisions au niveau de l’équipe nationale. Il n’y aura pas de résultat sans politique nationale. Aujourd’hui, au sortir de la guerre, lesquels qui animent les clubs de football ? Des fonctionnaires, parfois même des retraités ! Ils n’ont pas les moyens pour subvenir aux besoins des clubs. Ils sont eux-mêmes des démunis.
On a parlé récemment d’institut de football et d’apport d’un technicien étranger, Michel Hidalgo
Question importante. L’académie nationale de football ne donnera pas de résultat si elle ne rentre pas dans un système de politique nationale. Je m’explique : l’académie de football du Congo doit par exemple, chaque année, participer à un championnat. Championnat des cadets par exemple. Mais si dans le pays vous n’avez pas une compétition de cadets, que pourra faire cette équipe ? On voit ce que fait Salif Kéita à Bamako, la Côte d’Ivoire avec Guillou. Donc même avec Michel Hidalgo sans politique de refonte cela sera difficile. J’ai écouté Michel Hidalgo, il a de bonnes idées mais c’est aux Congolais de pouvoir les utiliser.
Il faut donc restructurer le sport ?
Un entraîneur que vous engagez ne doit pas être un entraîneur d’actualité : le football congolais au niveau national se joue par rapport à l’actualité. Vous avez un match dans trois mois alors il faut vous préparer. Tant que c’est comme cela, ça ne marchera pas.
Que faites vous à présent ?
Je suis retraité mais toujours correspondant de RFI sport au Congo. Je suis également membre du comité national olympique et sportif congolais. Je suis au bureau exécutif. Je suis aussi membre de la confédération africaine de football (CAF), dans la commission des médias. C’est elle qui m’a permis d’ailleurs d’être à Tunis pour la dernière CAN où j’étais chef de presse. Voilà mes occupations actuelles.
Une retraite bien remplie !
On essaie de se maintenir, comme on dit quoi ! (rires)
Propos recueillis par A. N. M.
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