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La bière sèche (lettre de Brazza à ma fille) |
Lundi 25 avril, 6h15
Ma chère Marie,
Je suis très heureux de retrouver cette ville que
j'aime tant après sept ans d'absence. Il n'y a pas
grand chose à voir, mais depuis trois jours, je la
sillonne dans tous les sens, du nord au sud, d'est en
ouest. Elle s'étend presque à l'infini. Depuis les
quartiers nord de la Tsiémé jusqu'à ceux du sud de
Djoué, je m'émerveille en permanence de la beauté de
ce site. La vue sur le fleuve depuis les hauteurs de
Chaminade est un vrai bonheur. Le taximan qui me
regarde prendre des photos se tord de rire en
m'écoutant parler de cette ville comme si c'était la
femme de ma vie. Il ne serait pas étonné d'apprendre
que j'ai un grain.
Je le comprends. Les Brazzavillois ont des loisirs
beaucoup plus passionnants. L'électricité joue au
yoyo. L'eau a disparu des tuyaux depuis dix jours. A
Moungali II, elle s'autorise cependant quelques brèves
apparitions vers les trois heures du matin. Comme la
Vierge Marie. Elle décide du lieu et du moment. Sans
prévenir. Sur la route de Djoué, je m'offre un
spectacle épatant. Des colonnes d'hommes, de femmes et
d'enfants s'étirent sur les trottoirs en une longue
procession sans fin, un bidon jaune de 20 litres sur
la tête. Ils descendent au Djoué ou en remontent pour
y puiser l'eau. Sur les berges de la rivière, on se
baigne, lave son linge, fait la vaisselle. Une folle
ambiance de kermesse. Une fausse kermesse qui résume
les progrès accomplis dans ce pays depuis 40 ans.
Brazza est entouré de cours d'eau et de quartiers où
la nappe phréatique est à moins d'un mètre sous terre.
Tous les Brazzavillois n'ont pas accès à l'eau
potable. Le pays déborde de cours d'eau, de forêts, de
pétrole, de soleil. Seulement voilà, nous nous
vautrons dans notre ignorance avec une jubilation qui
fait plaisir à voir. L'idée même qu'avec ses
innombrables cours d'eau et sources souterraines, on
produit de l'eau potable nous paraît incongrue. Croire
qu'avec ses nombreux cours d'eau, ses forêts, son
pétrole et son soleil abondant, ce pays pourrait
produire de l'hydroélectricité, des centrales
thermiques, de l'énergie solaire est une chimère.
C'est un pays béni des dieux. Si béni des dieux que
ses habitants se croient vivre au paradis. C'est même
mieux qu'au paradis. Ici, nous attendons que tout nous
tombe du ciel. La loi interdit de se fatiguer. Des
cortèges de boys affluent de l'autre rive du fleuve
pour nous servir.
Les rues de Brazza sont encombrées de déchets et
d'ordures ménagères. Une autre loi interdit de se
servir de cette matière première gratuite pour
produire du méthane, mais aussi du compost pour
l'agriculture. Que des richesses sous nos pieds que
nous nous refusons obstinément de voir.
Avec ton esprit déjà formaté par l'école des Blancs,
ma chère fille, ne me demande pas pourquoi ce pays
figure parmi les plus pauvres de la planète. Je
t'entends d'ici ricaner et conclure de façon lapidaire
que nous sommes nuls. Dire cela, c'est du racisme
anti-nègres, ma chérie. Dans mon pays, on te dira que
c'est du tribalisme. Tu ne sais pas ce que ça veut
dire, tribalisme ? Ce n'est peut-être pas plus mal.
Notre président en a parlé à la télévision. Ce sont
ces Blancs qui ne nous aiment pas et un tas de
traîtres à la nation qui ont inscrit notre pays sur la
liste des pays les plus pauvres. Notre président a
raison, répètent toutes les radios. La preuve, nous
avons des écoles, des universités, des hôpitaux
mouroirs, des bureaux en tout genre, des palais, des
casernes, beaucoup de casernes, des ngandas aussi.
J'allais oublier nos forces armées. Nous avons su les
apprécier entre 1993 et 1999. Depuis, le treillis, les
rangers, et les kalachnikovs en bandoulière bouchent
l'horizon de toutes les rues de Brazza. Et puis nous
comptons aussi quelques rues et grandes avenues
éclairées de temps en temps. Enfin quand nos frères de
l'autre côté du fleuve veulent bien nous refiler leur
courrant.
Tous ces équipements sont plus que délabrés, mais ne
me demande pas non plus pourquoi. Personne ici ne
saurait te le dire. C'est comme ça et puis voilà. Sauf
les palais bien sûr. Enfin, je suppose car je n'en ai
jamais vu ; ils sont entourés d'immenses murs hauts de
plus de deux mètres.
Je me souviens de ton projet de venir étudier un an à
l'université Marien Ngouabi dans deux ans, après ton
bac. Excellente idée. C'est une belle occasion pour
bien connaître le pays de ton père. Je ne connais pas
cette université dispersée sur plusieurs sites. Je
n'ai vu que Bayardelle, un bel immeuble des années
cinquante presque en ruines. J'ai beaucoup aimé sa
bibliothèque. Le livre le plus récent est un essai de
L. Senghor publié en 1964 et acquis sans doute il y a
plusieurs années quand le pays était encore pauvre.
Depuis qu'il est devenu virtuellement très riche, il
se modernise à grands pas en achetant des chars et des
canons. Plus des mercedès allemandes et des 4X4
japonais. Normal, ce n'est pas avec des livres qu'on va
bombarder ceux qui contestent le pouvoir à notre
président. Ce n'est pas raisonnable et ce serait de
l'argent jeté par les fenêtres. Même les experts du
FMI et de la Banque mondiale sont d'accord avec nous.
Je suis fier de te voir arriver ici et de te promener
un peu partout à la découverte de notre beau pays.
C'est ce que j'ai essayé de faire hier matin en
voulant me rendre à Kinkala, à soixante-dix kilomètres
au sud de Brazza. 20 kilomètres après le pont du
Djoué, j'ai fait demi tour. La route bitumée a
disparu. Elle s'est transformée en une piste
sablonneuse suspendue sur une bande de terre, entre
deux immenses ravins. Très beau paysage, mais la
perspective de finir ma vie au fond d'un ravin ne me
fait toujours pas sourire. La route de Linzolo
manifeste également des signes de coma avancé. Ici et
là, des restes de bitume témoignent des espoirs du
passé. Le plan d'ajustement structurel serait passé
par là. La glorieuse gestion des années Pct aussi.
Retour à Brazza. Je croise des femmes accompagnées de
jeunes filles marchant pieds nus sur le bord de la
route, un fagot sur la tête. C'est la corvée de bois.
Voilà des images qui me rappellent mon enfance il y a
un peu plus de quarante ans. Je me revois attaché au
dos de ma mère. La marche du temps s'est arrêtée ici.
Le progrès également s'est arrêté quelque part non
loin, mais je ne saurai te dire où.
Je retrouve les Brazzavillois, ce peuple merveilleux
passé maître dans l'art de la survie. Quand ils ne
passent pas leur temps à chercher de l'eau potable,
ils courent d'une veillée à l'autre pour pleurer leurs
morts. Acheter un bon lit à Brazza est un
investissement inutile. Mieux vaut une chaise longue
confortable et facile à trimballer à travers la ville.
Pas une conversation sans annonce d'un décès. Marchand
de cercueils, loueurs de chapelles ardentes et de
corbillards, DJ de veillées funèbres, promoteurs de
cimetières privés, voilà les secteurs en plein boom.
Juste derrière l'exploitation pétrolière et la
corruption. Mais chut, je ne veux surtout pas être
malveillant. En effet, avec d'autres démocraties
exemplaires du continent, nous nous battons
farouchement pour consolider nos positions de
champions du monde dans les secteurs de pointe que les
arrogants pays occidentaux ont déjà perdues. Des
exemples, mon petit ? En voici quelques uns :
- Nombre de victimes du paludisme et du sida
- mortalité infantile
- sous alimentation
- illettrisme
- distribution de l'eau potable
- corruption.
La liste n'est pas exhaustive car j'ai certainement
oublié d'autres calamités. Je t'assure, ce pays est
beau et un modèle de développement à reculons. Et son
président est grand. Il a inventé la suppression de la
faim. Les Congolais ayant donc presque cessé d'avoir
faim, ont décidé de ne plus avoir qu'un repas par
jour. J'ai compris que c'est pour la forme. Ils
pourraient tout à fait s'en passer. Substantielles
économies tout de même dont profite déjà l'Afrique du
Sud, qui nous fourgue ses poulets surgelés et autres
merdes. C'est pas beau ça ? Je ne sais pas encore s'il
y a une relation avec les retombées inattendues des
recettes du pétrole, mais je trouve que notre
Président mérite un prix Nobel de quelque chose pour
l'ensemble de son oeuvre. Dire qu'il y a encore des
malveillants qui l'accusent des pires horreurs. Ce ne
sont là que des calomnies. L'Afrique entière nous
l'envie. Mais où ai-je donc la tête ? C'est l'univers
entier qui nous l'envie. Pensez donc, en douze ans, il
a réussi l'exploit de multiplier l'endettement du pays
à l'infini comme le Christ avait multiplié les petits
pains et les poissons.
Certes, à cause ou grâce à ces
tocards de Lissouba et Kolelas, il a mis plus de temps
que Jésus pour ressusciter, mais son retour est un
miracle. Il a jeté dans le fleuve treillis, béret
rouge, rangers et autres ceinturons pour troquer un
costume trois pièces de bonne coupe. Il organise des
élections que personne ne lui demande, distribue
prébendes et sucreries à tours de bras, vit
modestement en ne se nourrissant essentiellement que
des matières premières brutes (pétrole, bois)
cueillies à la source. Il a le sens du sacrifice même
si les mauvaises langues prétendent qu'il aurait une
conception toute particulière du sacrifice. Ngouabi,
Massamba-Débat, Biayenda et tant d'autres auraient pu
en témoigner, mais le sort en a décidé autrement. Il
paraît qu'il aurait aussi entubé tous ses alliés tels
que Yhombi, Lissouba et Kolelas. Comme d'habitude, je
n'ai aucune preuve. Les Congolais raffolent de ragots.
Désolé, ma fille, d'être aussi vulgaire.
Où en étais-je déjà ? Ah oui, aux Brazzavillois, ce
peuple si merveilleux mais curieusement aussi, trop
stupide, toujours prêt à se jeter dans les bras du
premier démagogue venu.
Les Brazzavillois donc, quand ils ont l'eau,
l'électricité, de quoi bouffer et pas d'enterrement,
envahissent les terrasses des ngandas pour s'abreuver
de bières de la CFAO que brasse Pinault, l'ami de
Chirac et de Sassou. Ceux qui n'aiment pas les ngandas
s'enferment chez eux et s'abrutissent à longueur de
journée devant les télés évangélistes en chantant
Dieu. On se soigne comme on peut.
A propos de bière, j'en ai appris une bien bonne à mes
dépens ce matin à la morgue de Makélékélé. Comme
chaque matin, les familles viennent chercher le corps
du parent défunt. Il ne suffit pas d'arriver parmi les
premiers pour qu'on s'occupe de toi. Le type qui
veille aux soins apportés aux corps décide de tout en
fonction d'un règlement connu de lui seul. Un garçon
glisse à l'oreille de l'ami que j'accompagnais que le
monsieur de la morgue voulait une bière. Je sortis
spontanément un billet de 500 francs pour aller
chercher de la bière Primus. " Mais non, me fis-je
reprendre comme à un idiot, c'est pas ça, il s'agit de
la bière sèche ". Un billet de banque, pour les
imbéciles comme moi.
Au pays de la Nouvelle Espérance, à chaque jour son
miracle. En voici un autre. La bière sèche.
Musi Kanda (pour " Mwinda ")
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