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Le détournement de l'argent du pétrole
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Mercredi 30 novembre, 6h30
Gokana, patron de la société nationale des pétroles du Congo et conseiller de Sassou a reconnu qu’il possédait et contrôlait trois sociétés : Africa Oil & Gas Corp, Sphynx Bermuda Ltd Et Sphynx UK Ltd.
En 2003, Sphynx a acheté six cargos de pétrole congolais pour un prix moyen de 2.65 dollars du baril. Prix inférieur à celui fixé par le gouvernement congolais ce qui a entraîné une perte de revenu de 15,3 millions de dollars pour l’Etat congolais. La société Sphynx fait également des prêts au gouvernement congolais à un taux annuel de 81% ce qui coûte à l’Etat un supplément de 4.9 millions de dollars par an...
Traduction par l'humaniste de l'article de " The Boston Globe " In oil-rich nation, charges of skimming
Congolese officials said to reap profits
Le détournement de l’argent du pétrole en Afrique Equatoriale
Des dirigeants congolais accusés de détournement des deniers publics
Par John Donnelly du “ The Boston Globe ”
Djeno, République du Congo – Une nouvelle transaction comme il s’en fait des centaines par an dans le golfe de Guinée si riche en pétrole : une cargaison de 950 677 barils de brut « high-grade » est chargée à destination des Etats-Unis depuis cet étouffant port sur l’équateur. Le 29 juin, le Nikator, un supertanker enregistré en Grèce, quitte Djeno pour Philadelphie. Le vendeur est identifié comme une compagnie privée dont la dénomination sociale est Africa Oil & Gas Corp. L’intermédiaire, basé à Genève Vitol S.A., a acheté la cargaison pour près de 53 millions de dollars. Sur ce montant global, le gouvernement congolais a reçu 48,8 millions de dollars, comme le rapporte un cabinet d’audit. Africa Oil & Gas Corp a elle reçu en gros 4,2 millions de dollars, nous explique un créancier privé qui essaye de récupérer des impayés de la part du gouvernement congolais.
Cela pourrait être qu’une banale opération profitable dans le monde des affaires. Sauf que la personne qui détient Africa Oil & Gas Corp n’est pas un homme d’affaires ordinaire comme nous le démontre les différents documents officiels. Il s’agit de Denis A. M. Gokana qui est aussi le directeur de la SNPC (Société Nationale des Pétroles du Congo) et conseiller spécial du président Congolais Denis Sassou-Nguesso. Et le plus étonnant c’est que la facture de vente annonce comme vendeur la SNPC, non la société Africa Oil & Gas Corp.
Gokana a refusé une interview sollicitée à son siège de Brazzaville et n’a pas non plus répondu aux appels téléphoniques pour comprendre où sont passés les 4,2 millions de dollars.
Depuis l’or jusqu’aux diamants, du cuivre jusqu’à l’uranium, la corruption impliquant les ressources naturelles africaines est une longue et sordide histoire. Les leaders africains, leurs amis les acheteurs européens soutenus par les ministères des Affaires étrangères de leur patrie d’origine et les intermédiaires américains entre autres, ont détourné des milliards de dollars sur les ressources pétrolières sur les quarante dernières années.
L’Afrique Equatoriale fournit aux USA pour environ 15% de sa consommation de pétrole. L’agence américaine NIC (National Intelligence Council) a estimé que cette région pourrait fournir jusqu’à 25% de ses besoins d’ici dix ans.
Une telle abondance de ressources pourrait pourtant aider l’Afrique Equatoriale à sortir de la pauvreté en permettant de développer un meilleur système éducatif, le domaine de la santé, des infrastructures routières et d’autres services essentiels. Malheureusement, l’argent versé par les pays aux besoins en pétrole toujours en hausse comme la Chine, les USA et l’Europe dans un contexte très concurrentiel entraîneront encore la disparition de milliards de dollars.
Ce qui prête à rire est que, la République du Congo aussi nommée Congo-Brazzaville pour la différencier de son gigantesque voisin la République Démocratique du Congo ancien Zaïre, avait semblé être le premier pays africain à lutter pour casser le cycle de corruption qui n’enrichit que la classe dirigeante.
Le FMI avait même montré en exemple le Congo-Brazzaville pour ses efforts l’année passée. Le gouvernement avait ainsi publié une centaine de documents sur internet à propos des transactions pétrolières, espérant que la transparence persuaderait le FMI, la Banque Mondiale et les autres d’annuler sa dette de plusieurs milliards de dollars.
Au lieu de cela, la publication semble indubitablement confirmer que les pratiques de corruption sont toujours là et bien là. Les créanciers américains et la Campagne « Publish what you pay » (un regroupement de 270 associations qui promeuvent la transparence sur les revenues et les dépenses pétrolières) disent que les investigations montrent que des douzaines de transactions récentes, incluant le paiement du chargement du Nikator, ont enrichi les habituels dirigeants congolais.
Les créanciers internationaux ont été sur le point récompenser se fiant à leur première intuition à la suite la publication des documents pétroliers sur Internet. En août, un mois après la vente du chargement du Nikator, l’executive Board du FMI avait même mis les bases pour une possible annulation des ¾ de la dette publique du Congo (qui avait été estimée à 8,6 milliards de dollars en 2003). Une décision est à ce propos attendue dans les prochains mois.
Lors de la réunion d’août, Agustin Carstens, du FMI, a reconnu au Congo des efforts pour apporter la transparence sur les transactions pétrolières en déclarant qu’il y avait eu une certaine amélioration dans la gouvernance.
Les responsables du FMI pensent que l’annulation de la dette est une bonne chose pour que le Congo fasse plus de réformes et entraînent du coup les pays pétroliers voisins à être aussi transparents (Angola et Guinée Equatoriale). Mais ce n’est pas l’avis des créanciers privés qui disent que le Congo-Brazzaville est simplement devenu plus intelligent sur la façon de masquer les revenus détournés et que l’annulation de la dette ne le fera en aucun cas changer ce type de pratique. Bien au contraire, cela risque de les conforter dans leurs habitudes de malversations.
Si on se réfère aux créanciers privés et à “ Publish What You Pay ”, environ 300 millions de dollars identifiés par des auditeurs indépendants ne sont pas apparus l’an dernier dans le budget de l’Etat Congolais (ligne budgétaire pétrolière de 974 millions de dollars). Ce qui fait 1/3 de l’argent du pétrole. Cette année à cause de la montée du cours du brut l’argent du pétrole est estimé à 1,5 milliards de dollars.
Un officiel congolais a réagi avec animosité à ces diverses allégations de malversations de la part des dirigeants. « Je ne connais pas un seul pays dans ce monde qui a fait ce que nous avons fait pour publier nos informations » a dit Michel Okoko, un conseiller du ministre des Finances. « Il est facile de tirer sur un pays comme le Congo. Nous faisons du mieux que nous pouvons. »
Dans une interview à Brazzaville, Serge M. A. Ndeko, directeur général des Hydrocarbures congolais a dit que le gouvernement congolais n’avait rien à cacher. Il a ajouté que la publication des transactions pétrolières pouvait simplement prêter à confusion. « Quelques fois les gens sont perdus car nous en avons trop mis », ajoute-t-il.
C’est étonnant car KPMG, le cabinet d’audit affecté par le FMI et le gouvernement congolais pour regarder les documents financiers, a été obligé de batailler ferme pour tenter d’obtenir plus de documents. Le cabinet raconte même qu’après des changements positifs et progressifs de 1998 à 2001, plus aucune amélioration n’avait été notée depuis.
Le cabinet n’a pas certifié les comptes des exercices 2002 et 2003 de la compagnie nationale à cause de multiples problèmes dont le refus de la société de donner les relevés bancaires et d’autres documents. C’est ce que nous rapporte, lors d’une interview à Johannesburg, Alexis Majnono d’Intignano, un directeur de KPMG qui a coordonné l’audit de la SNPC. KPMG a même trouvé en 2003 une grave incohérence entre les données comptables et les états financiers ainsi que des grandes insuffisances dans le contrôle interne concernant les comptes bancaires.
Mais ces points noirs relevés par KPMG semblent bien pâles par rapport à ce que relèvent des créanciers privés New-Yorkais (FG Hemisphere Associates et Kensington International qui sont en train d’essayer de récupérer une dette de 300 millions de dollars de la part gouvernement congolais). Ils expliquent que dans les milliers de pages qu’ils ont compilés on relève de nombreuses identités cachées, des sociétés écrans en nombre qui agissent dans chaque transaction et que le fils du Président Sassou Nguesso pilote la plupart des ventes en tant qu’homme d’affaires privé. Ces transactions sont clairement décrites comme un pillage de l’économie congolaise si on se réfère au dossier de plainte rempli par Kensington en mai à New-York.
Dans une approche très inhabituelle, Kensington a construit son dossier sur le RICO act (Rackeeter Influenced and Corrupt Organizations Act : traffic d’influence et corruption des organizations) qui est généralement utilisé pour combattre le crime organisé aux USA. Il accuse essentiellement les dirigeants congolais de posséder des sociétés pétrolières pour tenir le marché et d’autres sociétés pour blanchir l’argent.
La plainte a été lancée contre la SNPC, son ex-président Bruno Jean-Richard Itoua qui est maintenant ministre de l’Energie et des ressources hydrauliques ainsi qu’à l’encontre de BNP Paribas, une banque française impliquée dans le financement de transactions congolaises. Les avocats des trois parties accusées ont demandé l’annulation de la plainte disant que les charges étaient sans fondement et que la court US n’avait pas de légitimité.
Dans le même temps la SNPC a essayé d’esquiver les créanciers en étendant ses ventes à un nombre croissant de sociétés dont la plupart sont enregistrées aux Iles Vierges qui a une loi qui permet aux sociétés de garder toute opacité.
Heureusement que certaines des transactions sont devenues publiques. Un grand merci aux enquêteurs des créanciers privés.
Gokana, le conseiller spécial du Président avait attiré le plus l’attention des créanciers car plusieurs de ces transactions impliquent trois de ses sociétés : Africa Oil & Gas Corp, Sphynx Bermuda Ltd Et Sphynx UK Ltd. Dans une audience à Londres portée par des créanciers et entendue ce mois-ci, Gokana a reconnu qu’il possédait et contrôlait ces trois sociétés. On peut voir, dans les données diffusées sur ces sociétés, les très gros profits engrangés.
En 2003, Sphynx a acheté six cargos de pétrole congolais pour un prix moyen de 2.65 dollars du baril. Prix inférieur à celui fixé par le gouvernement congolais ce qui a entraîné une perte de revenu de 15,3 millions de dollars pour l’Etat congolais (cette information est rapportée par KPMG et se calcule même à partir des documents congolais publiés sur internet).
La société Sphynx fait également des prêts au gouvernement congolais à un taux annuel de 81% ce qui coûte à l’Etat un supplément de 4.9 millions de dollars par an.
Kensington, FG Hemisphere et “Publish What You Pay” ont séparément en début d’année écrit aux officiels du FMI pour les alerter de ces faits de détournement de fonds publics. A ce jour, aucun d’eux n’a reçu de réponse.
Les audits du FMI sont par construction dans l’erreur. Ils ne récoltent pas les informations permettant de rendre des conclusions objectives, nous dit par téléphone Peter J. Grossman de FG Hemisphere. Si les informations sont analysées objectivement, elles montrent que des milliers de millions de dollars de revenus congolais ne sont pas comptabilisés.
Alors où est l’argent ?
Interrogé par téléphone pour savoir si les revenus qui disparaissent sont le résultat de la corruption ou de la négligence, Dhaneswar Ghura, le chef de Mission du FMI pour le CONGO répond : « nous ne pouvons pas réellement répondre à la question. Le rapport d’audit ne le montre pas sous cet angle ».
Il dit même que le gouvernement congolais est en train de travailler sur les faiblesses identifiées par sa récente ouverture. « Le gouvernement a pris le taureau par les cornes et fait de son mieux pour corriger ces problèmes », nous dit Ghura.
A Pointe-Noire, la capitale économique du Congo sur la côte atlantique, Joseph Mandzoungou nous dit qu’il y a peu d’espoir qu’un jour l’argent du pétrole aide la majorité des gens de son pays.
Dans cette ville, près de 2000 personnes vivent avec l’odeur omniprésente des tankers qui approvisionnent la convoitise du reste du monde.
Ces gens de Djeno ne voient aucun bienfait lié au business en milliards de dollars. Mandzoungou nous dit : « Le pétrole a amené la pauvreté parmi nous. Le pétrole a apporté la corruption, la haine et l’arrogance. Le pétrole est à la base de notre misère. »
Laura Hambleton & John Donnelly
donnelly@globe.com
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