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    Les oubliés de la paix et de la réconciliation dite nationale


    Lundi 23 janvier, 6h00



    Au Congo les hommes politiques assimilent ou font semblant de confondre leurs retrouvailles, leurs alliances et la paix ou la réconciliation nationale…


    Par Musi Kanda

    Appelons-le Édouard. 47 ans. Marié et père de trois enfants. Dans 8 ans, il ira grossir les rangs de ces retraités dont la vie rime avec galère. Édouard n'est pas à plaindre. Ingénieur dans une grande administration publique, il est l'un de ces cadres moyens et supérieurs qui se sont fait du gras avec les miettes tombées du fameux plan quinquennal des années 80. Avec ses équipiers, du manoeuvre au chef de service, ils avaient monté une combine simple à base de fausses factures et de surfacturations dont ils étaient tout naturellement les bénéficiaires exclusifs. C'était du temps béni d'un Pct tout puissant. Tout le monde ou presque palpait. Il suffisait juste de se retrouver au bon endroit. A l'un de ces juteux carrefours qu'empruntait l'argent du pétrole. Édouard ne roulait pas sur l'or, mais il vivait décemment. L'école et les autres services publics se déglinguaient, mais l'argent circulait. Pamelo Munka chantait « L'argent appelle l'argent » et Édouard pouvait rêver d'envoyer ses enfants étudier en France.

    Changement de décor à l'aube des années 90. L'argent commence à se faire rare. Sur le plan politique, l'espoir d'un changement démocratique cède rapidement le pas à un long cauchemar sans fin. En vrac et dans le désordre : réduction autoritaire des salaires, dévaluation du Cfa, fin des fausses factures et des surfacturations faute de chantiers, faillite des banques, milices, guerres civiles, pillages, viols, massacres, faim, exode et interminable errance dans les forêts du Pool.

    Édouard est sorti vivant de la forêt, mais il y a laissé le tiers de son poids. Sa femme et ses trois enfants sont bien entiers, mais il abandonné derrière lui le corps de sa mère et celui son frère aîné, tous deux jetés dans des fosses creusées à la va-vite. Sa maison construite sur les hauteurs du Djoué est toujours debout, mais il n'a retrouvé que les murs, le toit et quelques huisseries. Sa cellule familiale s'est agrandie avec les orphelins du frère et ceux d'une jeune soeur morte quelques années plus tôt.

    Édouard a également retrouvé son bureau même s'il n'y met pratiquement plus les pieds. Son administration, fierté de plusieurs générations d'ingénieurs, n'est plus que l'ombre d'elle-même. C'est une coquille vide. Plus de projets d'investissement. Plus de crédits pour entretenir les infrastructures en ruine construites il y a à peine dix ans. Édouard et ses collègues se tournent les pouces et attendent leur maigre paye sans se tuer à la tâche. Ils n'ont plus rien à faire. De toutes les façons, le coeur n'y est plus. Les plus âgés, comme Édouard, n'attendent plus que leur départ à la retraite. D'ici là, ils essaient de survivre comme ils peuvent.

    Grâce à la générosité de son frère cadet vivant en Europe, Édouard a pu ouvrir un nganda et un petit hôtel sans prétention non loin du marché Total. Il recommence à croire en l'avenir. En celui de ses enfants, bien sûr, mais aussi au sien. Mais Édouard n'a décidément pas de bol. Lors des derniers incidents qui ont contraint les miliciens de Ntumi à quitter leur quartier général de Bacongo, les soldats du pouvoir en ont profité pour faire leurs courses au marché Total et dans les commerces alentours. Ils ont campé toute une nuit dans le nganda et l'hôtel d'Édouard d'où ils ne sont partis que le lendemain en emportant tout : les boissons non consommées durant leur nuit d'ivresse, le mobilier, les téléviseurs. Tout. Une ministre s'est dit désolée avant de passer à autre chose. Rideau.

    Comme tout le monde dans ce pays, Édouard n'a jamais, de sa vie, souscrit de police d'assurance habitation. Ni contre le vol, ni contre tout autre dégât. Et encore moins contre les pillages. Où ? à qui ? et contre qui se plaindre ? Dans notre Etat de droit exemplaire, Édouard n'a que ses yeux pour pleurer. S'il dispose encore de suffisamment de ressources morales et de volonté de se battre pour relancer son affaire, l'argent, en revanche, manque. Les banques ? Faut pas y songer. Peut-être auprès des amis, mais tous sont dans la panade. Une fois de plus, il fait appel à la solidarité du petit frère vivant en Europe et à la combativité de son épouse. Édouard a au moins cette chance d'avoir une femme qui ne baisse pas les bras et un frère prêt à voler à son secours.

    Depuis quelques mois, le discours politique au Congo se résume à trois mots : paix, réconciliation nationale. Édouard l'écoute d'une oreille distraite. Ces trois mots ne lui parlent pas. Qu'est-ce ça peut bien vouloir dire, paix et réconciliation nationale ? Arrêter et traîner devant les tribunaux les pillards de sa maison et de son nganda ? L'indemniser pour tous les dommages qu'il a subis ? Il sait que ses questions n'intéressent aucun de ces types qui prétendent parler en son nom. La paix et la réconciliation nationale, ce sont une photo à la une des journaux montrant les retrouvailles entre le Cobra-en-chef et son ancien-nouvel allié. Édouard ne lit pas les journaux. Il n'a pas besoin de lire les journaux pour savoir qu'il n'est que peu de chose. Tant pis pour lui. Tant pis également pour les bembés expulsés de Bacongo, ainsi que les kongo-laris qui ont tout perdu à Mfilou, à Diata et dans les localités du Niboland. Tant pis pour les habitants des quartiers nord de Brazza, pour les martyrs de Dolisie, pour les villageois du Pool et leurs compatriotes de Makoua et du Niari. Peut-être que dans sa grande bonté, Dieu, s'il existe, se souviendra un jour d'eux. Mais pour les responsables politiques congolais, ils sont d'ores et déjà passés par pertes et profits. C'est ainsi et puis voilà. Contents ou pas, c'est le même tarif.

    Édouard vient, lui, de retrouver un semblant de sérénité et de se réconcilier avec lui-même en « rapatriant » près de Brazza les corps abandonnés dans les forêts du Pool. Ceux de sa mère et de son frère auxquels il a enfin donné des sépultures dignes. Sa vie à lui à présent, c'est son travail (si l'on peut encore appeler travail ces heures passées à s'ennuyer devant un bureau vide), la gestion de son nganda et de son hôtel, sa famille, ses amis, les veillées funèbres et les enterrements, même s'il lui arrive encore certains dimanches après midi d'aller traîner sa grande carcasse chez Macedo, le temps d'y siroter une ngok et de danser avec les Cepacos.

    Édouard n'est pas un personnage fictif. C'est un vieil ami d'enfance. Un frère. Son histoire, c'est celle des milliers d'autres Congolais, ces sans-voix qui ne demandent rien, sinon de vivre en paix. Ce drame que j'aurais pu vivre si les hasards de la vie ne m'avaient pas éloigné du pays, c'est aussi le tien. C'est le vôtre. C'est le nôtre.

    Édouard a survécu et retrouvé les kilos perdus dans les forêts du Pool. Malgré les traumatismes de ces folles dix dernières années, son propros n'exprime aucune haine. Juste un sentiment de lassitude. Il a appris à soigner ses blessures et essaie tant bien que mal de se tourner résolument vers le futur. Mais combien sont-ils, tous ceux qui ont eu moins de chance que lui, et dont la vie est à jamais brisée, quand ils ne l'ont pas tout simplement perdue ? Combien sont-ils, tous ces anonymes, trop seuls, trop pauvres, trop brisés, trop vieux pour reconstruire leur taudis détruit ? Combien sont-ils, ces hommes et ces femmes quotidiennement humiliés dans les pays voisins où ils ont trouvé refuge ? S'il ne devait y avoir qu'une seule raison de se battre pour un autre Congo, ce serait sûrement celle de rendre justice à ces milliers de laissés-pour-compte, victimes de la folie de nos chefs de clan; celle de donner la main à ces oubliés de cette paix et de cette réconciliation dite nationale dont on nous rebat les oreilles à coups de gerbes.


    Musi Kanda

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