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Gbagbo finira-t-il comme Lissouba ? |
Mercredi 29 janvier 2002, 6h30
Les développements de la crise en Côte d’Ivoire évoquent de plus en plus, par la similitude des faits et des positionnements, les avatars militaro pétroliers qui ont conduit à la chute du professeur-président congolais Pascal Lissouba en octobre 1997. En effet, il existe tant de ressemblances entre les deux crises que cela en devient troublant.
Les similitudes sont à rechercher tout d’abord dans le parcours des deux chefs d’Etat. Grands opposants aux régimes en place à Brazzaville et Abidjan, ayant pour cela connu la prison dans leur pays et l’exil (en France…), ils arrivent aux affaires presque par accident, portés par des circonstances historiques imprévisibles et irrésistibles : Lissouba a été hissé au sommet par l’enchaînement des événements qui accompagnent et font suite à la conférence nationale de 1991, laquelle redistribua les cartes du pouvoir au Congo; Gbagbo se servit du coup d’Etat de décembre 1999 pour mettre un pied dans l’Etat, grâce à la présence de ses amis politiques abondamment utilisés par la junte militaire durant la transition; il a également profité de la gestion malhabile du processus électoral par le général Gueï, qui conclut son règne chaotique dans le sang des foules qui l’empêchèrent de finaliser son hold-up.
Les deux hommes arrivent au faîte du pouvoir alors qu’ils ne l’espéraient probablement plus. Après une longue quête, ils s’imposent au moment où leurs pays respectifs traversent des crises complexes qui nécessitent le choix d’hommes d’Etat mieux préparés à l’exercice de fonctions qui nécessitent fermeté et ouverture d’esprit, pondération et tempérance, fermeté et habileté. Leur impréparation n’est pas seulement « technique », elle est consubstantielle à leurs équations personnelles respectives. Enfin, fait important quoique occulté, aucun des deux présidents ne jouit de l'assentiment du pouvoir politique français en place. On sait que Mitterrand, sans apprécier excessivement son prédécesseur Sassou-Nguesso, goûtait assez peu le régime Lissouba; on relève que Gbagbo, dont le parti est affilié à l'Internationale socialiste, avait a priori peu d'affinités naturelles avec un Chirac, dont le grand ami abidjanais est Konan Bedié...
Gbagbo et Lisosuba gardent de leurs jeunes années ce goût pour les débats enfiévrés et pour ce verbe débordant qui sont la caractéristique de ces Africains marqués par le marxisme et les luttes de libération des années 60-70. Ils incarnent cette génération politique profondément imprégnée par une culture essentiellement oppositionnelle. Eblouis par leur réussite inespérée et emportés par leur élan, ils arrivent aux affaires à la place de ceux qu’ils critiquaient, sans opérer la nécessaire mutation qui leur aurait permis de substituer la réserve du chef d’Etat à l’incantation flamboyante de l’opposant radical, ignorant au passage la célèbre maxime du cardinal de Richelieu, selon laquelle « il faut écouter beaucoup et parler peu pour bien agir au gouvernement d'un Etat. ». L’un comme l’autre se laissent griser par la chaleur du verbe et en oublient la rigueur diplomatique qui sied davantage à leur nouveau statut. Philippe de Commynes, célèbre conseiller du roi de France Louis XI, n’écrivait-il pas s’être souvent « repenti d'avoir parlé, mais jamais de (s)'être tu ».
Peu d’affinités avec Chirac
Il en va ainsi, entre autres embardées verbales, de la célèbre exclamation du professeur (de génétique)-président Lissouba en 1992 : oubliant la complexité de la crise économique et sociale que traversait alors le Congo, il hurle sitôt élu en 1992, « si j’échoue, jetez moi à la mer ! » ; il en va également de l’apostrophe du professeur (d’histoire géographie)-président Gbagbo qui, après le déclenchement des événements du 19 septembre 2002, et avant même de s’imprégner du caractère ambigu de la crise, crie à la face du monde que la Côte d’Ivoire est en « état de guerre », et que lui, tel un preux chevalier du Moyen-âge, sort son épée pour combattre ses ennemis.
Paradoxalement, les deux hommes, qui assument par leurs propos une gestion pour le moins volontariste, voire « virile » du pouvoir, apparaissent comme les jouets de leur entourage, les prisonniers d’un clan lui-même dominé par des figures féminines omnipotentes. L’influence de Mme Munari, l’égérie de Lissouba, dans la tournure rigide prise par le régime UPADS entre 1992 et 1997, n’est plus à démonter. De même, l’influence de Mme Simone Ehivet-Gbagbo, véritable chef du clan des « durs » du régime d’Abidjan, n’est plus un secret pour personne. Celle-ci ne déclarait-elle pas récemment, de manière d’ailleurs assez crue, que si les conclusions de la réunion de Marcoussis n’étaient pas satisfaisantes, « certains » (faisant allusion à son présidentiel époux) ne « trouveraient plus (leurs épouses) dans leur lit » à leur retour… On ne peut être plus clair…
Plus grave, les deux régimes (de Lissouba et Gbagbo) se sont installés alors que des questions essentielles faisaient l’objet de controverses. Comment oublier le ressentiment de M. Sassou Nguesso qui s’est estimé trahi par le revirement du président Lissouba, pour lequel il avait appelé à voter en 1992 ? L’ex-général reprochait ainsi au professeur-président le refus de co-gérer le pays avec lui. Comment ignorer la rancœur du général Gueï, encore exhalée une semaine avant sa mort, quand il déclarait au cours d’une conférence de presse fracassante s’être « fait rouler dans la farine » par le président Gbagbo ? L’ex-général reprochait à son allié objectif de la transition militaire de l’avoir finalement « dribblé », alors qu’ils s’étaient entendus pour organiser une sorte de présidentielle « arrangée » de laquelle avaient été opportunément exclus Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. Ces crispations étaient grosses des tensions qui ont finalement explosé à la face des deux pouvoirs…
D’autre part, les deux régimes se voient reprocher une sorte de « pêché originel ». Le pouvoir Lissouba se voit à jamais entaché par la fusillade non élucidée du 30 novembre 1992, lorsque la garde présidentielle tira sur une foule d’opposants en train de manifester. Quant au régime Gbagbo, il est à jamais marqué par la découverte du charnier de Yopougon, affaire non élucidée et l’un des « dommages collatéraux » de sa prise « calamiteuse » (ce sont ses propres mots…) du pouvoir. Ces deux tragédies ont été lourdes de conséquences dans le choix du « tout sécuritaire » que les deux présidents ont fini par opérer. Pascal Lissouba, qui n’avait aucune espèce de confiance dans son armée, en profita pour créer ses milices privées, et laissa son tout-puissant ministre de l’Intérieur de l’époque, Martin Mbéri, créer la fameuse « Réserve ministérielle ». Laurent Gbagbo laissa également ses principaux ministres, notamment celui de l’Intérieur Emile Boga Doudou, et celui de la Défense Lida Kouassi, créer des milices privées supplétives du régime FPI. Après le déclenchement des événements du 19 septembre 2002, le journal français " Libération " écrivit ainsi qu’une des raisons de la mort brutale du ministre de l’Intérieur ivoirien était probablement à rechercher dans des rivalités internes au pouvoir, liée à cette face sombre composée de supplétifs armés et d’enrichissement effréné dans le sérail…
Péché originel
Plus profondément, les deux régimes se voient reprocher leurs assises sociologiques. Au-delà de l’appareil sécuritaire, ils s’appuient sur une frange instable de la population : la jeunesse urbaine oisive, manipulée dans une spirale de violence et d’intolérance de plus en plus prononcée. On a vu Pascal Lissouba choyer ses « Zoulous », hordes de chômeurs armés pour occuper le pavé de la capitale. On voit ainsi Gbagbo, de retour du sommet de Paris qui l’a obligé à entériner le compromis de Marcoussis, réunir ses « jeunes patriotes » à la présidence, des centaines de militants chauffés à blanc, pour leur déclarer : « à Marcoussis, ce qui s'est dit, ce sont des propositions, c'est vous qui m'avez mis ici. Moi, je ne vais pas vous trahir. Ne vous inquiétez pas. Je suis à la barre. Je reste à la barre.» (Cité par Libération dans sa livraison du 28 janvier 2003).
Ces dérives ont fini par ravaler Lissouba et Gbagbo au rang de chefs de clan plutôt que de chefs d’Etat responsables. Cette image calamiteuse explique en grande partie que lors du déclenchement de la guerre civile du 5 juin 1997 à Brazzaville, et à la suite des événements du 19 septembre 2002 à Abidjan, les deux chefs d’Etat aient eu du mal à se draper dans la légitimité indignée de présidents « démocratiquement élus » agressés par des rebelles armés. Plus grave, ils ont été immédiatement ravalés par la communauté internationale, et singulièrement la France, puissance tutélaire redoutable, au même rang que les autres chefs de factions armées qui se disputaient le pouvoir. On se rappelle de la fameuse « neutralité active » des forces françaises de l’opération Pélican de 1997 à Brazzaville, qui avait eu du mal à masquer le tropisme pro-cobras des autorités françaises ; on relève aujourd’hui la « neutralité agissante » de la France qui cache à peine la volonté de donner quitus aux rebelles pour en rabattre de l’orgueil du régime ivoirien.
Mais pouvait-il en être autrement, si on se fie à l’analyse éloquente de la crise ivoirienne faite par Francis Laloupo dans la dernière livraison du Nouvel Afrique-Asie de février 2003 : « si l'on y ajoute l'agitation et le bluff comme mode de communication politique, l'Etat, dont on attend par définition une manifestation plus affirmée et responsable de son rôle, n'a cessé depuis le début de cette crise d'amplifier la tension, en produisant des formes variées de duplicité, de double langage, avec une rare indulgence vis-à-vis des pulsions extrémistes qui se sont développées dans certaines couches de la population ». Tableau saisissant qui aurait pu s’appliquer à la gestion lissoubienne de la guerre de 1997…
Fidèles à leurs sentiments mêlés et ambivalents de répulsion-fascination pour l’ex-puissance coloniale, Lissouba et Gbagbo enchaînent tour à tour, dans un cocktail improductif qui brouille encore plus leur image internationale, des incantations pour obliger la France à s’engager militairement aux côtés de la « légitimité démocratique » ; des imprécations contre l’ingratitude de l’ex-puissance coloniale, qui refuse de trancher dans ce sens, au point de provoquer des incidents pitoyables pour un Etat organisé (l’agression contre l’ambassadeur de France à Brazzaville par les troupes de Lissouba en 1997, ou la quasi séquestration du ministre français des Affaires étrangères dans l’enceinte même de la présidence ivoirienne par une foule en furie en janvier 2003…) ; un copinage factice et ridicule avec ces mêmes Français (c’est le fameux « cher Jacques » de Lissouba à l’adresse de son homologue français Chirac, qu’il tutoie en public). C’est Laurent Gbagbo qui calme ses partisans en leur disant que « Dominique » (de Villepin, le ministre français des Affaires étrangères, qu’il tutoie en public également…) « est venu nous apporter le soutien de la France ».
Les intérêts du pré carré
Oubliant que, comme le général de Gaulle l’avait dit, les Etats n’ont pas d’amitiés mais seulement des intérêts, les deux chefs d’Etats se sont vus vertement remis à leur place par la puissance tutélaire. On se rappelle de la fameuse conversation téléphonique entre Chirac et Lissouba en septembre 1997. Arrivé de manière impromptue à Paris pour tenter de sauver son fauteuil, le second sollicitait, quémandait même, une entrevue avec son homologue français, quand il s’est vu opposer par celui-ci, en substance, un cinglant, « mais tu n’es plus président depuis le 31 août ». Concernant Laurent Gbagbo, comment ne pas relever la confidence de Chirac, reprise par le « Canard Enchaîné » du 8 janvier 2003 ? Le président français déclare ainsi que « Laurent Gbagbo s'imagine qu'il a une armée, alors qu'il n'en a plus, et qu'il a le pouvoir, alors qu'il ne l'a plus ». C’est l’équivalent moderne du pouce tourné vers le bas des empereurs romains lors de Jeux du cirque. Le début de la fin, quoi…
Car, ce qui est reproché à ces deux présidents, c’est leur incapacité à défendre les intérêts du pré carré francophone, alors que leurs pays (le Congo et son pétrole et la Côte d’Ivoire, son cacao et sa communauté française de plus de 20.000 personnes), sont considérés par la puissance tutélaire comme stratégiques ; à leur débit également, le fait de laisser leurs Etats se déliter lentement dans une sorte d’anarchie tribalo-militaire explosive.
Ce qui leur est reproché, c’est leur absence de fiabilité et leur imprévisibilité. L’objectif de la puissance tutélaire est de les « encadrer » jusqu’au terme de leur aventure politique. C’est ainsi qu’en 1997, Lissouba s’était vu proposer une « transition » lors des fameuses négociations de Libreville, qui aurait dû le conduire à laisser l’essentiel des rênes du pouvoir…à son rival Sassou-Nguesso, auquel avait été proposé de siéger dans un improbable « Conseil présidentiel », ou de devenir…Premier ministre ! Le refus de Lissouba, qui ne se rendit pas à Libreville, et nomma Kolélas à la Primature, précipita sa chute, accélérée par l’entrée en lice des troupes angolaises.
L’Histoire semble bégayer en 2003. Le même schéma, visant à l’humiliation du président en place à Abidjan, semble avoir été repris à Marcoussis. Comment analyser autrement la proposition, suprême provocation, de confier aux rebelles la gestion des ministères de la Défense et de l’Intérieur (1) ? Une prime à ceux qui prennent les armes en somme. Il est clair que, retourné au pays depuis deux jours, Gbagbo renâcle à lâcher l’essentiel du pouvoir. Il est possible que la France, confortée par la communauté internationale depuis le week-end dernier, spécule sur la volte-face du président ivoirien pour passer à la phase ultime, c’est-à-dire sa chute, et ce sans attendre 2005.
Phase 1 : prouver la duplicité de Gbagbo. La prochaine étape attend sûrement la survenance de l’occasion propice, tandis que l’instrument de la chute du pouvoir FPI n’est pas forcément arrêté. Phase 2 : on peut craindre pour Gbagbo, deux scénarii qui aboutissent à sa chute : le premier prendrait la forme d’un coup d’Etat militaire classique fomenté par une armée « loyaliste » qui a de plus en plus d’états d’âmes (2), et qui justifierait l’acte posé par l’anarchie grandissante dans le pays causé par le refus du président de respecter les accords de Marcoussis ; le second scénario prendrait la forme d’une reprise généralisé des hostilités, après une quelconque agression-provocation habilement montée, avec une aide plus ou moins ouverte de l’armée française aux rebelles du MPCI pour arriver à Abidjan…
Quelle tragédie pour ces deux hommes intelligents ! Sitôt installés dans un fauteuil présidentiel conquis de haute lutte, ils ont vu leurs mandats, par leur faute propre, ainsi que par une conjoncture nationale et internationale particulière, perturbés en permanence dès la première minute, chavirant de coups d’Etats manqués en guerres civiles larvées ou chaudes.
(1) Neuf ministères d'Etat, prévus par l'accord sont répartis ainsi qu'il suit :
Ministère des Affaires étrangères : PDCI -
Ministère de la Défense : MPCI -
Ministère de l'Intérieur : MPCI -
Ministère de la Justice : RDR -
Ministère de l'Economie et des Finances : FPI -
Ministère des Infrastructures économiques : PDCI -
Ministère de l'Agriculture : RDR -
Ministère des Mines et Energie : FPI -
Ministère de l'Education : UDPCI
(2) Le quotidien abidjanais " Fraternité Matin " évoque le cas des forces régulières ivoiriennes qui « trinquent aussi. Les accords de Marcoussis ont volé dans leurs plumes. Suprême humiliation : ils les ont logées à la même enseigne que les rebelles. Ils seront cantonnés et désarmés au moment où la France renforce sa présence militaire sur notre sol. Qu'on ne s'étonne donc pas de constater que notre armée régulière soit mise, selon des rumeurs persistantes, sous la tutelle des assaillants qui ont pourtant donné la mort à des centaines de soldats loyalistes dont plusieurs officiers ».
C'est, poursuit le quotidien « la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Piquées au vif et blessées dans leur orgueil et leur amour propre, les forces de défense et de sécurité préparent la riposte. Pour laver l'opprobre dont les négociateurs les ont couvertes, défendre leur honneur et leur dignité bafoués. Après la rue, l'opposition aux accords de Marcoussis commence à bruire dans les casernes ».
Cédric Batamio.
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