« Nous sommes là pour embêter le monde. Nous mettons du sel dans les blessures et des cailloux dans les chaussures. Nous cherchons le mauvais côté des choses car du bon côté, les attachés de presse s'en chargent. » Horacio Verbitzky, journaliste argentin.
|
|
Congo : pour l'avènement d'une nouvelle République
|
Mercredi 5 septembre 2007
Tribune libre
Par Hopiel Ebiatsa
« Les historiens, par leur fréquentation trop régulière du passé ont souvent eu du mal à imaginer l’avenir. Les leçons de cet avenir, de notre avenir ne sont-elles pas cependant quelquefois, sinon souvent éclairées par ce passé; notre passé ? »
L’auteur
Dans son allocution à l’occasion de la célébration du 47ème anniversaire de l’indépendance du pays, le Chef de l’État, un redoublant qui surfe sur les cimes du pouvoir depuis près de 4O ans s’est interrogé : « Qu’avons-nous ( ?) fait de notre indépendance ? Qu’avons-nous ( ? ) fait de notre liberté ? »
1958 – 2007 : Notre pays, le Congo a déjà presque 50 ans. Il est né dans la douleur. Douleur d’une atmosphère électorale conflictuelle entre le Roi de la basse-cour et le Seigneur des étangs qui allait un an plus tard déboucher sur un terrible bain de sang. La guerre interethnique de 1959 fit en effet plusieurs centaines de morts alors que le pays n’était qu’en phase de négociation de son indépendance. Elle ne lui sera octroyée que l’année suivante, en 1960, un certain 15 août.
Le Congo vivra son enfance et traversera toute son adolescence dans la souffrance. Souffrance d’une atmosphère politique révolutionnaire qui en 1963 balaye les premiers balbutiements du pluralisme politique. Les Trois glorieuses journées des 13,14 et 15 Août 1963 allaient sombrer à leur tour dans une nouvelle tragédie. La première guerre du Congo indépendant oppose l’armée régulière et une fraction de la milice révolutionnaire cinq années plus tard. Cette nuit du 31 août 1968 a elle aussi eu son cortège de morts. Les neuf années qui suivront vont elles aussi être malheureuses. Malheur d’un pays vite devenu la proie de violents et récurrents coups d’état qui allait culminer en ce mois de mars 1977 avec l’assassinat en plein après-midi au cœur même du quartier général, du Commandant en Chef de l’Armée, Président du Comité Central du Parti Congolais du Travail, Chef de l’État. Pendant toute une année, sous la responsabilité éclairée d’un groupe de colonels et de Commandants usurpateurs, on passe sous les armes au petit matin, on terrorise, on jette en prison tous ceux sur lesquels pèse un soupçon de témoignage gênant ou accusateur. Puis, tout semble se calmer si ce n’est quelques soubresauts qui conduisent un tel en prison, manquent de tuer tel autre ou se soldent par l’assassinat d’un ancien complice qui risque de tout dévoiler sur le grand complot qui depuis assombrit les espoirs de tout un peuple.
" L’enfant terrible d’Edou "
Le Congo est enfin entré dans son âge adulte et les esprits de la famille semblent s’être assagis. C’est ce que va d’ailleurs confirmer, conséquence du vent venu de l’Est, la tenue d’une Conférence Nationale Souveraine en 1991; une si longue messe au goût inachevé. Le Congo s’ouvre néanmoins à la démocratie mais cette fois dans la confusion. Confusion d’un pays qui a du mal à se défaire de ses 25 années d’une dictature prolétarienne qui a sclérosé les organes de réflexion, d’imagination et de réaction de toute l’élite politique et intellectuelle du pays. Le multipartisme renaît. Ses animateurs, heureux transfuges du Parti Congolais du Travail se réfugient dans l’élan tribal qui s’empare des premiers balbutiements démocratiques. Autour des icônes locales consacrées par la colonisation ou la lutte révolutionnaire, des groupements politiques se forment. Les élections présidentielles qui profilent à l’horizon de 1992 voient naître des alliances politiques sous des sigles divers et bien peu prometteurs. Ces dernières sont en effet vite trahies par la coalition victorieuse des élections de 1992. Le parti vainqueur dont les plus grands ténors forment la bande de quatre, tous apparatchiks du PCT redevenu un allié refuse de partager le pouvoir. La guerre n’est pas loin quand ces alliances se défont et se reconstruisent cette fois sur les bases d’une haine revancharde. Un clou chasse l’autre : le Général qui a été renversé en 1979 et emprisonné par l’autre Général patron du PCT déçu s’empresse de rejoindre la majorité présidentielle.
La cacophonie atteint la démesure et se termine dans un premier marigot de sang en 1993 puis dans un second en 1997. Elle est orchestrée et entretenue par les mêmes, ces pauvres orphelins de Marien, les traîtres devenus fidèles continuateurs de son œuvre, tour à tour partenaires et ennemis. Comme si pour ce pays qu’ils lui ont dédié après l’avoir assassiné, ils n’ont eu en héritage que haine, vengeance et querelles. Après une série d’élections mal organisées et pour cause depuis 1993, après des élections législatives aux résultats pour le moins contestés et plus que contestables, maintenant que le clan des bourreaux de la République s’est presque complètement reconstitué, à 2 ans de l’élection présidentielle, comme en 1997, on peut affirmer que les conditions sont toutes réunies pour une nouvelle conflagration. Des amnisties et des apostasies comme s’il en pleuvait ! des ralliements et de fausses nouvelles alliances aussi.
L’enfant terrible d’Edou n’a pas dit son dernier mot. Après tout, on n’abandonne pas une technique qui mène à la guerre civile pour la conservation, la conquête ou la reconquête du pouvoir. Le « pays de Marien » va-t-il cependant continuer à ressembler à celui des Atrides ? Va-t-il continuer à paraître aux yeux de tous comme un pandémonium ? Il nous faut nous arrêter un moment et prendre le temps d’une réflexion approfondie sur les vraies causes de ces nombreuses fièvres qui depuis, par leur intensité montante ont fini par casser le thermomètre de la concorde et de l’entente. Il nous faut maintenant trouver des solutions durables à notre mal être politique dont aujourd’hui les conséquences néfastes sur tous les plans ne sont plus à décrire : des richesses nationales bradées et pillées, une indépendance aliénée; une liberté confisquée, une économie exsangue dans un pays défiguré et ravagé par la misère, donc en voie de sous-développement pour ne pas dire immergent dont on nous interdit par ailleurs d’écouter les « sirènes du recul » pour mieux goûter aux imprécations de la « Nouvelle Esbroufe, pardon de la Nouvelle Espérance ».
Le " sacrifié " de 1977
En 1991, le sujet préoccupant a été à juste titre notre entrée en démocratie; celle-ci a été, il faut le dire, mal négociée. La période de transition mise en place pour l’initier a été trop courte et son gouvernement, bien que conduit par des hommes de qualité et de talent, n’a finalement été occupé qu’à réparer les dégâts de 25 ans d’une gestion plus que chaotique du pays. Puis on a vu réapparaître les mêmes pour vouloir espérer faire du neuf. Depuis, avec un cynisme insolent, ils ne ménagent aucun effort pour torpiller notre désir de démocratie. La grande messe n’a pas su ni pu fabriquer les nouvelles outres dans lesquelles les conférenciers allaient verser le vin nouveau qu’ils étaient en train de produire. Elle a oublié que les institutions ne sont souvent que ce que les femmes et les hommes qui les animent veulent en faire et, qu’une fois mises en place, elles ne sont opérationnelles et efficaces, que tributaires du cadre territorial qui les porte. Or, l’état unitaire tel que nous le vivons aujourd’hui au Congo est complètement inadapté à nos réalités, pour tout dire à certains de nos héritages ancestraux. Le Congo actuel est une invention de la colonisation. C’est un assemblage non raisonné des hommes et des femmes auxquels personne n’a demandé s’ils voulaient vivre ensemble au sein d’un Etat unitaire et jacobin.
La petite grenade expressément dégoupillée par les colonisateurs a été conçue pour éclater et elle n’a pas attendu. La gestion de cet état factice et artificiel, mis en place pour sauvegarder les intérêts de la métropole a été confiée à des hommes de main. Vite, elle a enfanté l’autocratie. On a ainsi enfoui dans le sol les germes de la division et de la diversion pour mieux régner et toujours être sollicité pour jouer les pompiers. Voilà 50 ans que cela dure et aucune amélioration n’est en vue. Pourtant, l’histoire, elle, nous a depuis enseigné que ces États contre - nature finissent toujours par périr. L’État unitaire et ses institutions, derniers vestiges vraiment visibles de la période coloniale sont étrangers à nos mœurs. Ils sont contraires à nos héritages territoriaux ancestraux et donc à notre conception profonde et intime de l’exercice du pouvoir et de la gestion de la chose publique. Le territoire sur lequel est bâti aujourd’hui l’Etat unitaire du Congo a jadis abrité trois royaumes : le Kongo, le Loango et le Teke, regroupant chacun plusieurs provinces autonomes. Les TEKE disent NKOBI et leur royaume en compte 12. Ce sont des régions autonomes à la tête desquelles il y a un prince feudataire. Chacune a son espace, son organisation socio-économique propre et n’est liée au pouvoir central et aux autres que par quelques règles communes comme la langue, la monnaie, les croyances et autres sentiments qui fondent la soumission au souverain et la solidarité du groupe.
Servir le Congo, c’est donc et surtout connaître et comprendre, prendre conscience et assumer certains de ses héritages pourtant encore bien présents dans notre quotidien. Il faut bâtir le Congo à la lumière de leur éclairage pour enfin rapprocher le citoyen à la fois du pouvoir et de la décision et nos institutions du pays réel. Les exécutifs de nos départements actuels doivent être renforcés par la mise en place des Départements autonomes. A la tête de ceux-ci, il faut un Président élu au suffrage universel direct par l’ensemble des citoyens du Département pour un mandat unique de 4 ans, un gouvernement restreint de 10 à 15 Ministres départementaux, responsables devant un Mbongui départemental d’une centaine de représentants des Communes rurales, des Comités de quartier et de district, hommes de terrain tirés au sort pour une durée de deux ans renouvelable une fois. Le pouvoir central sera lui aussi simplifié. Une instance représentative remplacera les deux chambres du Parlement actuel. Ce parlement des Départements de 200 à 250 membres est un contrepouvoir à l’exécutif national dirigé par un Président de la République élu au suffrage universel indirect pour une durée de 4 ans renouvelable une fois, Coordonnateur d’un Gouvernement central restreint de 1O à 15 membres , chargé de gérer les principales fonctions régaliennes de l’État.
Le fidèle continuateur
Ce système d’organisation de l’État a certes ses défauts. Il présente aussi un certain nombre d’avantages. Sur le plan intérieur par exemple, il permet le partage du pouvoir et, par le système électoral qu’il implique et qui nous éloigne de tous égarements et querelles inutiles, un renouvellement efficace des hommes politiques. Il rapproche le citoyen du pouvoir et le place au cœur de la décision. Il permet une gestion plus efficace de la chose publique par une action de proximité et un contrôle presque quotidien des élus par les citoyens sur un espace restreint. Bref, c’est entre autres, un gage pour une bonne gouvernance qui devrait faire de chaque coin du Congo un vrai lieu de pouvoir et de chacun de nous, un véritable acteur de la démocratie pour une répartition plus équitable des richesses nationales. Sur le plan extérieur, il devrait alléger le pays sans nul doute du faix de plusieurs contraintes postcoloniales imposées par les accords avec l’ancienne métropole et poser entre autre, d’une façon plus responsable, le problème de notre adhésion à plusieurs organismes internationaux dont la réputation de profiter de nous et d’étrangler nos pays n’est plus à faire.
Reste à envisager le problème de sa mise en place. Ce n’est pas de la déconcentration qu’il s’agit. Cette expérience a été vainement et maladroitement tentée. Ce n’est pas non plus la décentralisation si ardemment voulue par la plupart d’entre nous qui souhaitent un transfert progressif de certaines compétences de l’État central vers les départements. Le Congo, il faut le dire tant sur le plan des hommes et de leurs mentalités que de celui des infrastructures afférentes à un tel exercice n’est pas préparé. Il ne sera pas tout simplement prêt avant bien longtemps. Il devient donc nécessaire et urgent d’inventer, après les Républiques néocoloniale (1960–1963), marxiste-léniniste (1964-1991) et postcommuniste (depuis 1992), cette Quatrième République que d’aucuns annoncent depuis sous divers sigles, sans jamais en tracer les contours.
Cette nouvelle aventure il est vrai demande beaucoup de sacrifices et aussi beaucoup d’abnégation. Sans aucun doute, une décolonisation mentale. Notre intérêt commun l’exige. La mise en place de la Nouvelle République doit être progressive. 2009 devrait normalement achever notre tumultueux et stérile XXème siècle. Ainsi, dès 2010, un premier groupe de départements doit accéder à ce nouveau statut de Département autonome. Un second groupe suivra en 2012, un troisième en 2014 et un dernier groupe en 2016. Alors, lorsque aura débuté une nouvelle mandature, le Congo qui sera enfin entré dans son XXIème siècle pourra envisager autrement l’avenir.
L’État congolais unitaire issu de la colonisation tel qu’il existe aujourd’hui a montré ses limites. Disons tout simplement qu’il a vécu. La brève esquisse du cadre territorial et institutionnel de la Nouvelle République que nous venons de présenter n’est en effet qu’une réflexion parmi tant d’autres. C’est peut-être et nous le souhaitons le début de l’instauration d’un véritable débat national sur notre devenir territorial et institutionnel, en adéquation avec nos réalités culturelles et sociologiques et les logiques de l’intégration de notre chère patrie à la sous-région, à la région, au continent et au monde.
Hopiel Ebiatsa
Un livre à paraître, de l'auteur de l'article ci-dessus :
Pierre Savorgnan de Brazza : Prière pour être enterré à Mbé
****************
Brève
Justin Koumba II : le retour
Otchombé a nommé son nouveau président de l'Assemblée croupion issue de la grande pagaille électorale de juin-juillet dernier. Il s'agit d'un certain Koumba Justin, 60 ans, " frère jumeau " de Justin Koumba, ancien président du " Conseil national de transition " il y a dix ans.
Juste récompense pour cet homme qui a abattu un travail titanesque à la tête de la Commission Nationale des Droits de l'Homme qu'il a présidée ces dernières années. En effet cette commission pléthorique (une quarantaine de membres) et fantomatique instituée par... décret présidentiel, n'a... jamais été installée et n'a jamais fonctionné en quatre ans d'existence (1). Bref tout ce qu'apprécie " l'Emir de la Cuvette " en matière de droits de l'homme.
Mais il faut rendre à César ce qui est à César : en Otchombéstan (selon l'expression heureuse d'un lecteur) le renouvellement des cadres est en marche...
(1) On n'imagine pas que ses membres n'aient pas été payés à ne rien faire ces années durant ! Ce qui aurait été proprement scandaleux et injuste pour ces pères et mères de famille. Après tout, toute peine mérite salaire et se tourner les pouces est spécialement fatigant on le sait.
| |
|