« Nous sommes là pour embêter le monde. Nous mettons du sel dans les blessures et des cailloux dans les chaussures. Nous cherchons le mauvais côté des choses car du bon côté, les attachés de presse s'en chargent. » Horacio Verbitzky, journaliste argentin.
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Témoignage : nos chers agents de l'ordre
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Lundi 16 avril 2007
On les reconnaît aisément à l’uniforme qu’ils arborent : nos chers agents
de l’ordre ! Ce sont des Mbébaliens comme vous et moi, enfin j’espère.
Dans toutes les villes de Mbémbalie excepté à Auyault (village de notre
bien aimé Président El Sas), ces types à qui on a semble-t-il accordé le «
permis de rançonner » se baladent au vu et au su de tous, en prenant des
sous à tous ceux qui ont le malheur d’être en face d’eux. Tout citoyen de
Mbémbalie normalement constitué sait que les emmerdes commencent lorsque
la police, la gendarmerie ou n’importe quel margoulin en uniforme se
trouve devant lui. Il faut croire que nous sommes tous des bandits
notoires ici. D’ailleurs en cas d’accident, c’est celui qui paie le moins
les flics qui a tort.
J’étais donc en face d’un groupe d’agents du
désordre il y a quelques temps. Ils me réclamaient ma carte d’identité.
Carte que nos autorités n’ont toujours pas distribuée. Peu importe, on
crève du choléra mais pas encore du ridicule… La « bière » Papa ! Pas
celle qu’on boit, mais le mot favori de nous autres, services de l’ordre (?) pour soutirer des sous à toute personne qui a le malheur d’être au
mauvais moment face à un zig en tenue.
Taxi brazzavillois. " Pour capturer une « bière » de taximan, nous nous plaçons aux carrefours clés ", explique un flic
Certaines personnes y ont droit
plus que d’autres. Ce sont celles qui sont supposées avoir de l’argent sur
elles de par leur fonction (nos amis taximen par exemple), ou toute
personne à visage pâle. Les blancs, c’est bien connu, sont tous riches,
surtout en Mbémbalie où ils viennent travailler dans le pétrole. Ils
doivent donc contribuer, à hauteur de leurs gros moyens, à la
rémunération des forces de l’ordre - merde alors -.
Les autres bougres
comme vous et moi Kongo Lay, circulant en Mbémbalie sont également des «
distributeurs de billets sur pattes » sur lesquels on peut très bien se
rabattre, surtout quand les cibles de choix menacent de faire grève ou se
font rares. Comme tout gibier, il y a des endroits ou la pêche à la «
bière » est meilleure. Suivez le guide, notre agent de police, au nom
étrange : Jék Ombatu.
- Pour capturer une « bière » de taximan - explique ce dernier - mes
joyeux compères et moi-même nous nous mettons aux carrefours clés, avec un
sifflet dans le bec, pas besoin de plus. Et il n’y a plus qu’à attendre le
chaland. En général les taximen ne tardent pas à mordre. Un petit écart
pour éviter un nid de poule et …Prrrrriiiiiiiiiiiiiiiii. L’avantage avec
les taximen c’est qu’il y a mille prétextes pour les arrêter. Nul besoin
d’en inventer…
- Un PV ?
- Mais de quoi tu me parles, Papa Kongo Lay ! Le pévé
c’est quoi ça ? Ça s’appelle « la bière » et ce n’est pas pour les caisses
du trésor ! On ne va pas nous demander en plus de financer l’achat des VX
de nos « chefs » en ramenant des PV au poste !
- L’autre cible de choix ce
sont nos amis « Moundélés », avec eux il n’y a même pas besoin de
prétextes. Dès que j’en vois un, le sifflet se met en marche tout seul.
Ils sont moins nombreux que nos amis taximen, mais avec eux la bière coûte
10 000 FCFA au moins. Ça peut être plus si le Moundélé en face est « naïf
». Comme pour les taximen, les bons coins à Moundélés sont très disputés.
Nous les connaissons tous : les écoles où ils mettent leurs enfants, les
boîtes de nuit ou ils font la fête avec nos filles, et surtout les
carrefours près des entreprises multinationales…
Ce n’est hélas pas
nous-mêmes qui décidons de nos affectations. La dernière fois, je me suis
retrouvé affecté au rond point de Tié-Tié Fond pendant plusieurs jours. Je
n’ai pas pu « pécher » une seule bière. Le cauchemar, je ne te raconte pas
: le taximan est rebelle, il n’y a pas un seul Moundélé et le Mbémbalien
ordinaire n’est pas disposé non plus à payer « sa » bière, dans ce
quartier miteux. Dieu merci j’ai été relevé depuis. Un copain qui a osé
dire du mal de notre chef, proche d’un parent de Jupiter a failli y être
affecté à vie. C’est pire qu’une condamnation à mort. Il a demandé et
obtenu une messe pour remercier Dieu ( ?) de lui avoir épargné ce
châtiment. C’est un taximan qui a « généreusement » financé les bougies
pour la cérémonie à l’église « Nouvelle Grâce Universelle des Elus et des
Saints de Sion Oints (N.G.U.E.S.S.O) du prophète Banaka », un nouvel ami de
Jupiter. Un vieux monsieur qui clame partout que le charbon est à
l’origine de sa fortune actuelle. D’ailleurs ses enfants ont profité de
l’expérience de leur père dans les énergies fossiles, pour être embauchés
par la Société Nationale des Pétroles de Mbémbalie. Mais les mauvaises
" longues " prétendent, que ce serait son amitié nouvelle avec le Prince qui
aurait joué.
Pointe-Noire
Les gens sont méchants, même ici en Mbémbalie. Enfin le
dernier endroit où on peut attraper une bière est la Sauvage Coast, la
nuit quand le Mbémbalien ordinaire et sa Mbémbalienne vont faire leur
balade en amoureux. N’importe quel uniforme fait l’affaire.
J’ai des
copains militaires qui font des descentes également. On ratisse la plage
et tous ceux qui s’y trouvent paient. C’est aussi simple que ça.
L’avantage à la Côte sauvage, c’est que nous pouvons les brutaliser s’ils
osent se rebeller. Ce qui n’est pas possible à Tié-Tié Fond ou ailleurs.
Dernièrement, nous avons piqué un individu qui tenait sa copine par la
taille à 22h30 en longeant l’océan. A cette heure de la nuit, c’est un
délit. Nous lui avons pris son téléphone portable, en lui rendant sa puce
bien sûr : nous ne sommes pas des sauvages. Et quand il a osé dire quelques
mots, il s’est pris quelques coups. Pour qui se prenait-il, ce sauvage ?
C’est la même loi pour tout le monde. Papa Kongo Lay ! Donne-nous la
bière, il est tard (22h30) pour circuler dans les rues, sinon mes
collègues et moi, on t’emmène au poste… Odeurs d’urine, insalubrité et
brutalités sont garanties.
Voilà comment nos forces de l’ordre se rémunèrent
sur les populations afin d’arrondir les fins de mois. Le salaire ? C’est
un revenu d’appoint maintenant, le revenu principal est fait de la somme
de toutes les « bières » que les « généreux » Mbébaliens laissent
quotidiennement aux forces du désordre. Qui c’est qui a dit « bilan
globalement positif » ?
Jék Ombatu est devenu un « ami », il me protège de
l’appétit de ses autres petits camarades. Et ma foi, chaque fois qu’un
agent de l’ordre m’a pris dans ses filets, son nom a opéré comme un
sésame. Je le récompense par une petite bière, chaque fois que je le
croise. En somme, monsieur JéK Ombatu s’est assuré l’exclusivité de mes «
bières ». C’est à ce prix que chaque soir, je peux « traîner » dans les
rues de Noire-Pointe l’ex-belle.
Kongo Lay ,Citoyen de Mbémbalie
Distributeur automatique de « bières », Noire-Pointe
La mare Rue des 100
courants
Toute ressemblance avec un pays existant est fortuite. Ce sont
des choses qui évidemment ne peuvent pas se passer chez nos voisins du
Congo Brazzaville.
Sur le même sujet, un article à relire également
La bière sèche (lettre de Brazza à ma fille)
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