« Nous sommes là pour embêter le monde. Nous mettons du sel dans les blessures et des cailloux dans les chaussures. Nous cherchons le mauvais côté des choses car du bon côté, les attachés de presse s'en chargent. » Horacio Verbitzky, journaliste argentin.
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André Milongo, un monument d’intégrité morale
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Dimanche 30 septembre 2007
Un témoignage de Jospeh Mandzoungou sur André Milongo paru dans le journal " Le Chemin ", une publication de l'église évangélique du Congo.
Le Chemin
Après la disparition le 23 juillet 2007 de l’ancien Premier ministre du Gouvernement de transition, son Excellence André Milongo Ntsatouabantou, le CHEMIN a recueilli le témoignage de M. Joseph Mandzoungou, l’un des plus proches collaborateurs de l’illustre disparu, pour avoir été Trésorier Payeur Général de la République pendant la période de transition, puis Directeur de cabinet de M. André Milongo, alors président de l’Assemblée nationale.
Par Joseph Mandzoungou
Depuis le 23 juillet, date à laquelle est tombée la nouvelle, la République du Congo pleure un homme d’État, en la personne d’André Milongo. Technocrate huppé au curriculum vitae difficilement résumable, tant sa carrière de commis de l’État a été riche, André Milongo était beaucoup plus connu comme le Premier Trésorier Payeur Général (TPG) de la République (1964-1969) et, surtout, comme le Premier ministre de la Transition (1991-1992) avant d’être le président de l’Assemblée nationale (1993-1997).
Une carrière, particulièrement exceptionnelle, qui force le respecte et l’estime. Mais, surtout, un modèle de vertu très enrichissant pour ceux qui ont eu le privilège de l’approcher, de le connaître et d’apprendre auprès de lui. J’ai eu, personnellement, cet immense honneur, pour avoir servi et côtoyé non seulement l’homme d’État, mais aussi l’homme, tout simplement.
Une orientation prophétique
insoupçonnée
Ma première rencontre avec l'homme remonte à
l'année 1967. Je venais de connaître le premier
échec scolaire qui allait m'obliger à redoubler la
1ère année de licence en sciences économiques au
Centre d'études supérieures de Brazzaville (CESB).
Mais, dans un mouvement de révolte, j'ai cherché, dans un premier temps, à abandonner les études
et à travailler n'importe où. Croyant me rendre
service un parent me présenta à M. André Milongo, un illustre inconnu pour moi à l'époque. Quand ce
dernier eut fini d'écouter mon histoire, il nous fit
comprendre qu'un avenir ne se décide pas sur un
coup de tête. En tout état de cause, il se refusa à
cautionner notre démarche, allant jusqu'à proposer
que si le Trésor m'intéressait vraiment, je n'avais
qu'à y entrer par la grande porte, c'est-à-dire, avec
un bagage plus important que celui que j'affichais,
ce qui me renvoyait à mes études. Je sortis de son
bureau avec, je dois avouer, un très mauvais
souvenir de lui.
Mais, je n'ai pu m'empêcher de penser à lui quand, quatre ans plus tard, je me suis retrouvé par le plus
grand des hasards - si tant est que le hasard existe -
à l'École Nationale des Services du Trésor (ENST)
à Paris, après ma licence à Orléans. A l'époque, le
choix de la spécialité n'était pas aussi libre
qu'aujourd'hui, surtout quand on n'avait que la
bourse de l'État pour seul soutien. Toujours est-il
que, lorsque je finis par intégrer le Trésor en 1973
- par la grande porte comme il l'avait souhaité -
André Milongo, le TPG, n'était plus là pour constater
la réalisation de sa prophétie.
Nos chemins vont, néanmoins, se croiser trois ans
après, lorsque je quitte le Trésor pour le cabinet du
Premier Ministre alors que, lui, en sort comme
Conseiller financier et Haut Commissaire au Plan, pour aller à la Banque Africaine de Développement
(BAD) en 1976. Entre deux portes, j'essaie de lui
rappeler notre rencontre d'il y a une dizaine d'années et la suite que le destin y avait réservé. Beaucoup plus que l'étonnement, qui éclaire son visage
par des « ah! bon » répétés, c'est surtout l'expression amusée de l'homme, qui ne se souvient
manifestement plus de tout ce que je lui raconte, qui me pousse à le retenir, comme pour faire enfin
sa connaissance. Mais c'est beaucoup plus tard, quand il assumera ses fonctions d'Administrateur
suppléant, puis d'Administrateur titulaire, successivement à la Banque Africaine de Développement
et à la Banque Mondiale, fonctions qui le ramènent
de temps en temps à Brazzaville, que je deviens véritablement son interlocuteur obligé en ma qualité
de Secrétaire Général ou Ministère des Finances
(1979-1981). Durant cette période, je tire largement
profit, en tant que commis de l'État cette fois-ci, de
ses avis et conseils qui contribueront largement à
la réussite de la mission que je conduis en 1980 au
Fonds Monétaire International (FMI), à Washington, pour la conclusion d'un Accord de Stand By.
Une intégrité morale sans faille
C'est sous la Transition (1991-1992) que, devenu
Premier Ministre, André Milongo me fait l'insigne
honneur d'être nommé Trésorier Payeur Général
de la République. Son choix s'est porté sur ma
modeste personne, sur une liste comprenant deux
autres collègues du Trésor, tout aussi méritants, liste présentée en Conseil de ministres par Édouard
Ebouka Babackas, ministre des Finances.
La Transition. Une période exigeante et délicate, difficile et éprouvante, certes, mais combien
engageante et exaltante ! André Milongo a su non
seulement faire preuve de compétences intellectuelles et professionnelles indéniables, mais aussi, communiquer à toute l'équipe gouvernementale
et aux administrations publiques, le zèle et la foi
qui ont permis de relever les nombreux défis de la
période. Je ne citerai, pour exemple, que les seules
actions dont le Trésor a été le théâtre, à savoir la
mobilisation des ressources et la rationalisation des
dépenses de l'État.
Sous la transition, en effet, les régies financières
ont véritablement dopé les recettes ordinaires. En
réalité, le gouvernement n'avait pas d'autre choix, dans la mesure où le robinet des revenus pétroliers, qui avait servi jusque-là de tiroir-caisse aux pouvoirs
publics, s'était grippé depuis la Conférence
Nationale Souveraine. Mais encore fallait-il gagner
cette bataille. Ce qui n'aurait pas été possible sans
une restauration de l'autorité de l'État, c'est-à-dire, d'un sens civique qui réhabilite le respect de la
chose publique. Je puis témoigner, à mon tour, comme lui-même avait dû le faire, en tant que TPG, pour un illustre homme d'État que notre pays a
connu, qu'André Milongo était l'incarnation même
de l'intégrité morale en matière de finances
publiques. A aucun moment, ma fonction de comptable supérieur des finances de l'État n'a eu à
souffrir d'une décision contraire à l'éthique de notre profession !
C'est ce code de conduite - beaucoup plus qu'une
stratégie - qui a permis de garantir aussi bien le
paiement des salaires, bourses et pensions, des
échéances de la dette tant intérieure qu'extérieure
que le fonctionnement des institutions de la
République (Présidence, Conseil National de
Transition, Primature, etc.), sans oublier le plus
attendu, l'organisation des élections libres et démocratiques.
Une école d'humilité et de sagesse
Quand les rideaux tombent sur la période de transition, André Milongo se retire et cède la place à un nouveau pouvoir démocratiquement élu. Et quand il crée, le 7 octobre 1992, le parti de l'Union pour le
Démocratie et la République (UDR Mwinda), les
élections législatives qui suivent la dissolution de
l'Assemblée nationale en 1993 le ramènent au devant de la scène politique comme président de
l’Assemblée Nationale, Et, à mon grand étonnement il me propose la direction de son cabinet, ce
que je reçois comme une nouvelle marque de confiance qui me touche au plus profond de moi-même. Car au Congo comme sous d'autres cieux
le poste de directeur de cabinet d'un responsable
de ce rang est généralement réservé à un « compagnon de lutte » - entendez par-là un membre du
parti - ce que je ne suis pas pour l'UDR Mwinda.
C'est pendant cette législature qui va durer quatre
ans (1993-1997) que je vais, pour ainsi dire, cohabiter à la fois avec l'homme d'État, le chef du
parti et le chef de famille, dans un respect réciproque des frontières et des attributions reconnues à chaque sphère de compétences. La formule
a permis ainsi un bon climat de collaboration entre
le gestionnaire de l'homme d'État que j'ai été et
mes homologues au niveau du parti ou de la famille.
Que dire des leçons recueillies auprès de l'homme
d’État hissé au perchoir de l'Assemblée nationale ?
L'homme est resté avec les mêmes vertus éthiques ;
sa nouvelle fonction lui a permis de développer
encore plus son esprit d'écoute, son humilité et ses
talents d'artisan de paix, sans toutefois se départir
de son rôle d'aiguillon vis-à-vis du gouvernement
dans la défense des intérêts des populations et pour
la bonne gouvernance. Des atouts et des opportunités qui, hélas ! n'ont pas toujours trouvé, en face, des esprits et des cœurs disposés à en tirer le
meilleur profit, parce que obnubilés par la lutte pour
la conservation ou la conquête du pouvoir. La suite
est connue : la guerre du 5 juin 1997 sonnera le
glas de la législature d'André Milongo.
C'est ici que s'arrête mon témoignage sur l'homme
d'État que j ai eu à servir à la tête d'éminents
collaborateurs qu'il avait mis à ma disposition et
dont je garde le meilleur des souvenirs pour leur
précieux concours. Mais l'homme, lui, est resté un
aîné fréquentable et fréquenté. Et c'est au cours de
l'une de ces visites, deux mois avant sa mort, qu'il
m'avait été donné de le voir pour la dernière fois, souffrant d'une sale grippe, certes, mais dont j'étais
loin de redouter la conséquence fatale.
Le 20 août dernier, André Milongo a été inhumé à
Mafouta, après avoir reçu au Palais du Parlement, le dernier hommage de la République qu'il a servie
toute sa vie. Un hommage
que d'aucuns ont assimilé à un service minimum, mais qu'importe !
Le plus important n'est-il
pas, en fin de compte, ce monument de grande
estime qui a pris place
dans le cœur de tous les
citoyens qui se reconnaissent dans les valeurs de
paix, d'humilité et d'intégrité morale incarnées par
le défunt ?
Joseph Mandzoungou
© Le Chemin N° 182 (08/07)
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