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Hommage à Sony Labou Tansi
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Mercredi 15 juin, 22h00
Suite et fin de notre hommage au grand écrivain congolais décédé il y a de cela dix ans (1).
Les amours de Sony Labou Tansi
Pour
Elite Manté Mylla
Lyna Badila Ngangoula
Rita Moussounda Kimani
Il y a de cela 10 ans !
Il y a de cela dix ans ! Dix ans jour pour jour que s’éteignait l’un des plus bons écrivains de notre siècle : Sony Labou Tansi. De son vivant, il a marqué plusieurs intellectuels ; mort, il marque et marquera encore plusieurs d’entre nous.
Il y a de cela dix ans que surgissait en moi la passion pour la personne et les écrits de Sony Labou Tansi. C’était juste quelque temps avant sa mort. Ma passion s’est accrue lors de sa mort en Juin 1995, à Brazzaville. J’en étais très consterné. Durant tout le temps des funérailles à Brazzaville, je m’étais rendu compte qu’on venait de perdre un homme, une étoile unique dans son genre dans l’histoire de la littérature africaine.
De fait, dix ans après, l’on peut aborder Sony Labou Tansi sous des angles aussi variés que contradictoires : Sony l’écrivain ou Sony l’ami de tout le monde ; Ya Sony le sportif et l’honorable Sony le député ; Sony le comédien et Monsieur Labou Tansi l’artiste international... De Sony on peut tout dire, ou presque. Il était si fort, brillant, intelligent et tellement fragile et simple qu’on lui jetait (on lui jette encore) aussi bien des cailloux que des fleurs.
Toutefois, par delà tout, Sony s’est distingué par la force qui se dégageait de son écriture : une force extraordinaire, contaminante, engageante. Cette force d’où pouvait-elle surgir sinon de ses amours ? Et quels pouvaient être ces amours ? Evidemment, ce qui est dit de la personnalité de l’écrivain vaut aussi pour ses amours, c’est ils sont aussi complexes que divers. Ainsi, dans les lignes qui suivent j’aimerais relever quelques uns des amours de Sony, notamment son amour pour l’Afrique, pour l’humanité et pourquoi pas, pour les femmes.
Sony l’Africain et l’Afrique de Sony
De toutes les oeuvres de Sony Labou Tansi se dégage une constante remarquable : son attachement profond à l’Afrique. Sony n’est peut être pas à compter par les notoires africanistes de notre siècle parce qu’il est passé pied joint sur la problématique de l’africanité ; cependant il ne défendait pas moins quelques nobles valeurs d’Afrique ou celles qui sont considérées en tant que telles d’autant que les valeurs sont en soi plus humaines que raciales ou spécifiquement continentales. Ceux qui ont fréquenté l’écrivain étaient étonnamment surpris de voir là où il habitait. Chez lui, au coeur même de la ville de Makélékélé, il a recréé une sorte de brousse qui rappelle l’Afrique d’antan.
Aussi, contrairement à beaucoup de parvenus ou « civilisés » de notre société, il offrait à ses visiteurs aussi bien des boissons dites modernes que le n'samba, le loungouila... De même, sa renommée internationale et ses charges politiques ne l’ont pas empêché de rester égal à lui-même et de chercher à faire la promotion de la richesse africaine. Pour preuve, il puisait dans les traditions africaines et le vécu quotidien son inspiration la plus surprenante et avait un attrait particulier aux médecines et fétiches du terroir. En ce sens, Sony apparaît comme un gardien d’une certaine tradition africaine. Nulle part ailleurs il a aussi bien affirmé son africanité que dans la Revue Equateur quand il disait : « Je suis africain. Je vis africain. Je suis à l’aise dans ma peau d’Africain où que je sois ». (nº 1-2, 1986, p.12).
Par ailleurs, l’Afrique est restée au coeur des préoccupations Laboutansiennes : pour lui, « L’Afrique est le " nouveau Nouveau Monde ". Nous avons un droit spécial à la parole, notre parole est spéciale parce qu’elle oblige le monde à " changer de logique " » (idem, p.34). En sa qualité de « nouveau Nouveau Monde », l’Afrique doit parler, elle doit faire entendre sa voix pour une raison toute simple : parce que on a trop parlé pour elle, sur elle et même contre elle. Sony l’exprime clairement en soulignant que « tout au long de son histoire, l’Afrique a fait parler, on a même parlé à son nom, à sa place, avec sa voix. L’Afrique avait sans doute beaucoup à dire mais on a fait âme basse sur elle. Maintenant, pour des raison de salut, il faut qu’elle parle, qu’elle surprenne » (Ibidem). Mais de quoi doit parler l’Afrique ? Sony estime que l’Afrique ne doit pas parler pour reprendre les mêmes mots que nos frères d’Eur-Amérique ou d’ailleurs; au contraire, l’Afrique doit parler pour attirer l’attention de l’humanité sur ses déviations, sur les conséquences des philosophies et idéologies qui tuent l’homme au lieu de le faire vivre ; sur des idées et politiques qui proviennent du mal et ne visent que le mal, pour obliger le monde à changer de logique : « Si donc l’Afrique doit parler, c’est d’abord et avant tout pour dire qu’aucun mal n’est nécessaire. Nous avons gardé l’humanité intacte pendant deux millions d’années, alors que moins de trois cent ans de cannibalisme technologique ont suffi pour créer les monstruosités écologiques que vous connaissez ».
Sony Labou Tansi, vers la fin de sa vie
© Robert Grossman
Cette Afrique de Sony est possible dès lors que nous autres africains prenons conscience de notre responsabilité vis-à-vis du monde ou de l’humanité. La pauvreté, les guerres, les divisions, les dictatures doivent devenir pour nous des motifs pour croire, rêver et travailler pour une Afrique qui peut avoir une place de choix dans le village planétaire qu’ensemble nous sommes en train de construire. Car comme il le soulignait déjà, comme africains, nous ne pouvons plus « rester ces populaces maudites qui nagent comme des poissons dans les sentiers des démocrates d’Etat. Nous voulons maintenant faire partie entière de l’humanité » ( Cf Presse et Information, Nov. 1989). Bref, Sony travaillait afin que l’Afrique, notre Afrique, soit forte, puissante, prospère et humaine. Bien plus, son souci profond était que l’Afrique à son tour apprenne ou apporte quelque chose aux autres continents. Il le dit lui-même en ces termes : « L’Afrique doit rester l’Afrique. Oui, elle doit remettre le monde au monde » (L’État honteux, Seuil, 1981, p.45).
Sony Labou Tansi le Citoyen du monde
Chez Sony Labou Tansi, l’amour pour l’Afrique et l’amour pour le monde ne font qu’un : Il aimait son pays, son continent de la même manière qu’il aimait les autres pays du monde. Il entendait l’humanité comme un tout où tout coexiste, cohabite. En ce sens, on ne trouve pas chez Sony Labou Tansi les sentiments de révolte contre l’Occident qui caractérise certains de nos illustres écrivains. Au contraire, Sony dès son premier pas dans le monde littéraire s’est défini comme celui qui voulait rester africain et citoyen du monde en même temps. Bien qu’écrivain engagé et révolté, Sony a toujours su faire la différence entre le combat contre la bêtise, la dictature, l’orgueil, la vantardise et la haine à l’égard des autres quels qu’ils soient et d’où qu’ils soient. Sur ce point, même ses détracteurs politiques reconnaissent en lui un homme exceptionnel, presque incapable de haïr. Il disait notamment en 1986 lors d’une interview que « c’est par la littérature et non par la colonisation que j’ai rencontré la France. C’est peut-être pour cela que je ne suis pas très violent. Je ne suis pas haineux. Je n’ai pas perdu l’espoir. C’est par le livre que j’ai rencontré l’homme » (Cf Equateur, o.c., p.13).
Sa philosophie du monde et sa manière de vivre ses rapports avec les hommes l’ont amené à se concentrer de façon particulière sur l’actualité du monde et son avenir. Sony Labou Tansi, comme tout bon poète, était un homme très inquiet. Cependant, si le passé et le présent semblaient inviter au découragement et au pessimisme, il ne s’est jamais lassé de croire en l’amélioration du présent et au bien être à venir. « Le monde, disait-il, c’est hier, aujourd’hui, mais surtout, le monde c’est demain. Hier a eu lieu, hier aura été ; hier aura transmis la vie, à vous, à moi, à nous tous ; aussi pourrons-nous dire bravo hier ! Restent aujourd’hui et demain..... Nous sommes encore au monde : c’est un grand miracle ; faisons durer ce miracle-là, pour qu’on vienne pas dire de nous : voici la génération qui a tué l’humanité. Vive le monde » (Id.pp.33-35).
A tous les hommes du monde entier, Sony a lancé un défi : celui de sauver ce monde, mais aussi d’être conscient des liens qui nous unissent les uns avec les autres par delà nos différences de sexe, religion, race, philosophie ou idéologie... C’est en étant solidaire les uns des autres qu’on éradiquera la pauvreté, la misère, l’exploitation, la violence.... Ainsi, treize ans avant les attentats du 11 septembre, Sony s’écriait : « Notre époque se caractérise par la toute puissance du mensonge, la prolifération des crimes contre l’humanité et l’omniprésence du bâclage. Cette réalité se présente devant chaque homme comme le défi fondamental à la fonction d’humain... L’appauvrissement imposé à tous les pays du Tiers Monde aura des conséquences incalculables sur l’avenir des rapports entre hommes de notre planète. Il y aura de moins en moins d’hommes qui acceptent d’être petits, outragés, inconsidérés, bâclés, damnés, exploités et le monde sera de plus en plus une poudrière incontrôlée. La raison laissera de plus en plus sa place à la violence aveugle et à la révolte. Ceux à qui on refuse la mention d’humain choisiront d’être bêtes brutes, sans loi, sans autre loi en tout cas que le réflexe de survivance, la peur panique de l’autre, celui qui ne nous ressemble pas, la peur de la bête traquée qui se croit obligé de mordre ». (Lettre Ouverte à l’Humanité, Agip, 1988).
Sony le citoyen du monde savait mieux que personne que le monde est un héritage que nous avons reçu des générations passées et que nous sommes appelés non à détruire, mais plutôt à fructifier pour les générations futures. Pour ce faire, la solidarité entre les hommes est le mot clé. Sans solidarité, les hommes auront toujours tendance se comporter comme des « antagonistes » irréconciliables. Et tant que les hommes vivront en s’excluant et se discriminant, l’humanité verra s’accroître ses différents maux. C’est dit : « Notre monde a besoin d’eau et de nourritures ; mais plus que l’eau et les nourritures de toutes sortes, notre monde a besoin de solidarité » (Ibidem). Être citoyen du monde est donc, selon Sony, la vocation de toute personne humaine vivant sur terre.
Sony et les femmes
Labou Tansi aimait-il les femmes ? bien absurde est la question. La réponse est évidemment oui. Mais quelle est la relation de Sony Labou Tansi avec les femmes ? Cette question est tendancieuse d’autant plus qu’elle peut me pousser à faire un travail de détective. Ce que malheureusement je ne peux me permettre pour des raisons très simples : chacun a une vie privée et cette vie doit être respectée même après sa mort. En tant qu’africain, il est anormal que l’on se permette de dévoiler et de violer l’intimité d’une personne, surtout morte. Toutefois, ce qui m’intéresse ici n’est vraiment pas la vie matrimoniale de Sony Labou Tansi sinon la place qu’occupe la femme dans sa vie et ses oeuvres.
D’abord dans sa vie, Sony semblait avoir une relation simple avec les femmes. Son souci pour l’égalité entre les hommes et les femmes, du respect à leur égard est d’une évidence indéniable. Bien plus que le respect, il semblait encourager et promouvoir les femmes afin qu’elles ne comptent pas sur leur féminité pour réussir. Cela est très remarquable dans ses oeuvres où finalement l’homme et la femme deviennent ses véritables héros. Cela ressort dans tous ses romans : la femme y est présentée comme une salvatrice (L’Ante Peuple) comme une résistante politique (l’Etat honteux) comme une compagne de lutte politique (Les yeux du Volcan) comme une dirigeante de société (Les Sept solitudes de Lorsa Lopez) comme celle qui aime avec son coeur et non seulement avec la tête (Antoine m’a vendu son destin)..... Fort « heureusement », Sony n’a pas échappé à la tentation de considérer la femme comme celle par qui le malheur arrive, comme on le voit du début à la fin de son roman posthume Le commencement des douleurs où un simple baiser est à la base de la chute d’une société (Cette tendance est aussi implicite dans l’Ante-Peuple, à l’unique différence que dans l’Ante-Peuple une femme fait chuter un homme et une autre l’aide à se relever).
Sa conception des femmes est assez révolutionnaire et s’inscrit dans la lutte moderne de l’égalité entre l’homme et la femme. Il écrivait notamment au sujet des femmes ce qui suit : « La maternité n’est pas seulement dans la naissance, elle est aussi dans la participation à la lutte » (cf Equateur, o.c., p.18) ou encore « L’âge de la femme broutée est révolu, on a plus le droit de prendre nos femmes pour objets ou pour des ustensiles de sexualisation » (Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, Seuil, 1985, p.61). Enfin, « les femmes ne sont pas vos lamproies. Elles ont une âme qui va plus loin que l’âme classique des hommes... » (Le commencement des douleurs, Seuil, 1995, p.89).
L’Homme : l’unique véritable amour de Sony
En résumé, je dirais qu’une lecture profonde de la vie et des oeuvres de Sony Labou Tansi révélerait cette indubitable vérité : les véritables amours de Sony sont l’Homme. Toute sa vie durant, Sony a cherché à servir l’Homme (sans différenciation de sexe) réel comme vous et moi et non un Homme abstrait des idées platoniques : « Je suis à la recherche de l’Homme, mon frère d’antan – à la recherche du monde et des choses, mes autres frères d’antan... » (L’Etat honteux). C’est l’Homme qu’il voulait servir dans son engagement social, littéraire et politique. En ce sens, il s’est inscrit dans la philosophie de certains de ses aînés notamment Matsoua André, Tchicaya U’Tamsi, Sylvain Mbemba, Henri Lopez... C’est pour l’Homme qu’il s’est tant sacrifié. Et c’est à cet Homme, vous et moi qu’il incombe de continuer à rêver le rêve de Sony Labou Tansi. Bref, L’Amour, le Bien, la Solidarité, la Justice, la Paix, le Bonheur, la Vérité, l’Union, la Joie, le Développement... ne sont pas utopiques dès lors que l’Homme est mis au centre de nos actions, nos pensées, nos prières, nos réflexions et nos luttes quotidiennes. Car c’est en servant l’Homme que l’on sert Dieu.
Bakala Kimani
aymardk@yahoo.fr
(1) presque jour pour jour : le grand écrivain nous a quittés le 14 juin 1995.
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Paris rend hommage à Sony Labou Tansi
Hommage à Sony Labou Tansi, le 18 juin, au Théâtre de Verre (doc word)
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