« Nous sommes là pour embêter le monde. Nous mettons du sel dans les blessures et des cailloux dans les chaussures. Nous cherchons le mauvais côté des choses car du bon côté, les attachés de presse s'en chargent. » Horacio Verbitzky, journaliste argentin.
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L’héritage du Premier ministre André Milongo
ou L’Esprit de la Transition démocratique et l’héritage que nous laisse le Premier ministre André Milongo
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Mardi 7 août 2007
Suite au décès d'André Milongo, le témoignage de son ancien ministre des Finances
Par Jean Luc Malekat
Ancien ministre du Gouvernement de Transition
Après les différents éloges que nous avons évoqués à l’occasion de la disparition du Premier Ministre André Milongo, je voudrais en citant quelques exemples parler de l’héritage qu’il nous laisse en perpétuant son esprit.
Lors de la Transition démocratique de 1991-1992, j’ai accompagné Monsieur André Milongo durant toute cette période d’abord en tant que Secrétaire d’État chargé du Budget puis en tant que Ministre des Finances, du Plan et de l’Économie.
Cette période riche et très mouvementée (quatre gouvernements et de nombreuses crises) restera à jamais gravée dans ma mémoire et si cette transition a été une réussite, puisqu’elle a fait aboutir les missions définies par la Conférence Nationale, à savoir organiser les élections électorales, mettre en place les instances définitives de l’État, assainir les finances publiques et amorcer le développement économique, nous le devons principalement aux nombreuses qualités humaines et à la compétence de Monsieur le Premier Ministre à savoir : sagesse, humilité, amour du Congo, simplicité, tolérance, sens du compromis, esprit d’écoute, calme, non violence, véritable démocrate, sens élevé de l’État et de l’intérêt collectif, intégrité, abnégation, rigueur, recherche de l’excellence, lutte contre la corruption, compétences économiques et financières reconnues de tous.
Pendant la Transition démocratique, Monsieur Denis Sassou Nguesso demeurait Président de la République, mais dépouillé de l’essentiel de ses prérogatives au profit du Premier Ministre André Milongo qui était à la fois chef des Armées, Ministre de la Défense, Ministre de l’Énergie et des Hydrocarbures, Président du Conseil des Ministres, etc.. , Monseigneur Ernest Kombo, assurant le rôle de Président du Conseil Supérieur de la République.
Malgré la concentration de tous ces pouvoirs entre ses mains, Monsieur André Milongo, n’en a jamais abusé, il ne s’est servi ni de l’armée pour mater des velléités de contestations, ni de la police, pour briser les libertés démocratiques, ni de la gestion des richesses nationales pour se constituer un patrimoine personnel.
Ce nouvel ordre n’était accepté de tous et nous l’étayerons à travers quelques exemples.
Le 15 août 1991, jour anniversaire de l’indépendance de notre pays, Monsieur Denis Sassou Nguesso ne vint pas au défilé, et malgré de nombreuses menaces et intimidations, les festivités se déroulèrent normalement et ceci grâce au calme du Premier Ministre et à son refus de céder à la provocation.
En janvier 1992, la tentative de coup d’État menée contre le gouvernement de Transition, par des militaires mécontents, avec l’aide des pétroliers, de même le 23 janvier, lorsque les militaires de la garde présidentielle empêchèrent le Premier Ministre d’aller inaugurer à Pointe-Noire le champs Yombo de la compagnie américaine Amoco, Monsieur André Milongo n’avait jamais refusé le dialogue et je fis d’ailleurs partie de la délégation qu’il constituât une nuit, pour discuter avec les membres du Bureau du Conseil Supérieur de la République.
Si cette tentative de coup d’État échoua, nous le devons à la fois à son sens d’écoute et ses talents diplomatiques, puisqu’à ce moment là, il bénéficiât du soutien de la Communauté internationale et principalement celui des États-Unis d’Amérique dont l’Ambassadeur, Monsieur Phillips, qui, dans un communiqué, demanda la poursuite du processus démocratique au Congo.
En mai 1992, le Conseil Supérieur le la République lui imposa un gouvernement composé de dix ministres, chacun représentant une région de notre pays ; Dans l’intérêt supérieur de la République, Monsieur André Milongo ne fit aucune objection. Ce gouvernement dont beaucoup de congolais ne se souviennent hélas plus, était constitué pour sa majorité des techniciens spécialement choisis par rapport à leur domaine de compétence.
Milongo à Mantsimou
Je pense pouvoir le dire sans ambages : Monsieur le Premier Ministre avait apprécié ce dernier gouvernement et à titre d’exemples, les Conseils de Ministres qui dans les débuts démarraient à 9 heures et s’achevaient à 22 heures, ne duraient pas plus de deux heures à la fin.
De plus c’est ce gouvernement qui avait préparé les élections gagnées par la coalition UPADS/ PCT avec l’élection de Président Pascal Lissouba.
En juin 1992, les relations avec la société Elf s’étaient normalisées, concrétisées entre autres par la signature du décret relatif à l’approbation du Permis d’exploitation Haute Mer et en particulier du permis de Nkossa.
Sur le plan politique général, la transition atteignait sa vitesse de croisière et le gouvernement disposait du soutien total du peuple congolais. Cette embellie n’était pas du goût de tous ceux qui se trouvaient à l’affût et qui mirent sur pied un vaste programme de provocation.
Grâce à l’esprit pacifiste et démocratique de Monsieur André Milongo, aidé en cela par le Général Damase Ngollo alors Ministre de la Défense durant cette période, le déclenchement d’une plausible guerre civile à ce moment fut évité.
La paix et l’unité nationale animaient fondamentalement l’esprit du Premier Ministre Monsieur André Milongo.
En ce sens, le bien commun et la volonté de réaliser les missions dévolues à la transition, ont permis à notre pays d’organiser des scrutins d’une qualité jamais égalée, scrutins qui n’ont pas fait l’objet de contestations majeures et qui fondent l’espoir de tout Congolais en la restauration de cette expérience démocratique fondatrice.
Démocrate, il l’était et les évènements cités ci-dessus qui ont failli compromettre le cours normal de la Transition, le prouvent. Contrairement à d’autres prétendants, il est resté fidèle à ses engagements de paix. Il n’a créé aucune milice. Il a aussi accepté le verdict des urnes lors des élections organisées par lui en 1992.
Respectueux de la vie humaine, Monsieur André MILONGO a quitté le pouvoir sans endeuiller les familles
Récemment, son dernier combat s’est focalisé sur la mise en place des élections libres, transparentes et dont la compétence relève d’organes crédibles dont l’indépendance est reconnue par tous.
Dans ce cadre, il nous a demandé d’interpeller la Communauté Internationale sur les enjeux électoraux au Congo en 2007 et c’est avec plaisir que j’ai fait partie il y a quelques semaines de la délégation au Parlement européen comprenant entres autres, son épouse, Madame Laurentine Milongo.
Il est dommage que le Pouvoir de Brazzaville n’ait jamais donné la moindre suite aux nombreuses sollicitations de l’Opposition intérieure congolaise et de la société civile, l’invitant à bien préparer ces échéances électorales de 2007 dont l’échec a été reconnu par tous les observateurs.
A l’heure où l’on parle de bonne gouvernance, de lutte contre la corruption, de mise en place d’une véritable orthodoxie financière, du redressement économique et social, nous pouvons dire que Monsieur le Premier Ministre André Milongo était totalement habité par cet état d’esprit et m’avait de ce fait demandé de mettre en œuvre ces différentes actions.
A titre d’exemples, j’évoquerai la mise en application de certains actes de la Conférence Nationale Souveraine dans ces domaines précis.
La CNS avait exigé un audit de la gestion du secteur des hydrocarbures et le cabinet Arthur Andersen fut sélectionné pour réaliser cet audit. Ce travail ne put se réaliser et le cabinet en question demanda la suspension de l’audit en raison des pressions des deux « majors » pétroliers de l’époque Elf Congo et Agip Recherches Congo qui refusaient de fournir les informations nécessaires, entraînant de ce fait selon le cabinet « une situation de blocage complet de l’intervention». Ce cabinet invoquait la « force majeure », mais estimait aussi, sans doute, que ces compagnies pétrolières étaient à moyen terme une meilleure clientèle que la frêle démocratie congolaise.
Cela ne peut qu’expliquer les interventions des sociétés pétrolières dans les crises récurrentes ayant secoué la période de la Transition démocratique.
Il est d’ailleurs dommage que jusqu’à présent un tel audit n’ait jamais pu se réaliser alors que nous savons que la Banque Mondiale a commandité et financé la réalisation d’une telle étude. D’où viennent ses blocages ? Des cabinets chefs de file, de certains opérateurs, de pressions multiples ? L’on aurait de ce fait pu mieux circonscrire les nombreuses évaporations conduisant à une corruption généralisée liée à l’activité pétrolière que les organisations internationales, les médias ou certaines justices (française, etc.) évoquent régulièrement. Cela aurait permis d’accroître vraisemblablement la part de la valeur ajoutée provenant du secteur pétrolier et ce, au profit de l’État.
L’arrivée du Premier Ministre Milongo a été marquée par une situation socio économique difficile
L’embauche de près de 10 000 fonctionnaires et l’augmentation des taux salariaux suite aux revendications syndicales par les gouvernements précédents avait fait doubler la masse salariale, alors que jusque là les organisations de Bretton-Woods FMI et Banque Mondiale ne cessaient de réclamer le dégraissage de la fonction de l’État et la réduction de la masse salariale. Il était délicat dans ce contexte, tel que le réclamaient les différents partenaires, de renvoyer ces personnes nouvellement embauchées et ceci sans contreparties financières.
Le gouvernement était donc obligé de faire face à toutes ces échéances en mobilisant les ressources ordinaires, en complète autarcie, suite à l’embargo financier que notre pays subissait de la part des bailleurs de fonds.
On évoque souvent le fait que le gouvernement de Transition avait laissé trois mois de retard de salaire.
Or, on oublie que nous avions laissé au gouvernement Lissouba l’équivalent de deux mois de salaire alors que lorsque nous sommes arrivés les caisses étaient totalement vides. Là, nous mesurons le sens de l’homme d’État qui pensait à l’intérêt collectif, plutôt qu’à l’intérêt personnel ; qui estimait que cet argent devait servir au futur élu quel qu’il soit.
Depuis 1995, il y a eu la dévaluation du franc CFA, ce qui signifie aussi que la masse salariale a été réduite de moitié par rapport à la période de la Transition, que les cours de l’or noir sont actuellement de plus de 70 dollars le baril pour une production de plus 13 millions de tonnes alors qu’en 1992, le prix du baril était proche de 18 dollars pour une production de plus de 8 millions de tonnes.(ce qui signifie qu’aujourd’hui les revenus pétroliers sont dix fois supérieurs à ce qu’ils étaient à l’époque).
A travers cet exemple l’on peut voir que la trésorerie de l’État est beaucoup plus facile à gérer maintenant, et il serait juste de gommer d’un trait certaines critiques portées contre la Transition animée par Monsieur le Premier Ministre André Milongo.
L’orthodoxie financière a été réalisée durant la période de Transition en mettant en place un nouveau cadre budgétaire afin que le Parlement, le Gouvernement et autres organismes puissent suivre l’exécution budgétaire, à travers une nouvelle nomenclature budgétaire et comptable et la poursuite des réformes tant fiscales qu’économiques démarrées auparavant. Cela induisait en particulier, la codification des textes et l’implication des réformes sur l’organigramme et les capacités opérationnelles des administrations concernées.
Il faut remarquer à ce sujet que ces nouvelles réformes ne furent pas acceptées aisément d’où de nombreuses grèves dans la majorité des administrations financières ; il faut avouer que la plupart de ces grèves avaient des connotations politiques. Comment expliquer alors que depuis cette période, on n’a plus observé des grèves dans ces administrations, alors que la situation sociale des congolais s’est scandaleusement dégradée malgré les revenus pétroliers ?
Enfin je parlerais de la lutte contre la corruption et de la nécessité de vivre de façon conviviale en pensant aux difficultés des populations.
Certains de nos interlocuteurs étrangers étaient surpris que lors de certaines négociations, nous refusions des pots de vins qu’ils nous proposaient alors que nous étions en harmonie avec l’esprit de la Conférence Nationale qui avait lancé comme leitmotiv : « Ne plus tuer, ne plus mentir, ne plus voler ».
De même, les frais de missions excédentaires étaient remboursés au Trésor Public et d’ailleurs, Monsieur François Ebongolo, conseiller au cabinet du Ministère des Finances essuyait les quolibets et moqueries des agents du Trésor lorsqu’il restituait les sommes en question et pour mon humble part, je n’avais consenti à ne plus voyager en classe économique que sous les pressions amicales d’une bonne partie du gouvernement.
Monsieur le Premier Ministre nous demandait toujours d’être en harmonie avec les difficultés du peuple et que le rôle d’un ministre était de servir le peuple et non de penser uniquement aux indemnités, de rouler dans de belles voitures (d’ailleurs nous ne roulions que dans nos vieilles 504 Peugeot), de maintenir un train de vie non ostentatoire.
J’ai voulu porter aussi mon témoignage, à travers ces quelques exemples passés à côté d’un grand homme, Monsieur André Milongo, qui nous a quitté ; une disparition qui représente une grande perte pour notre pays, le Congo Brazzaville.
Puisse donc l’héritage qu’il nous laisse se perpétuer.
A l’heure où l’on parle de transparence, de lutte contre la corruption, de droits de l’homme, de démocratie, de paix, Monsieur André Milongo nous laisse un héritage que nous devons impérativement garder jalousement pour sauvegarder l’avenir des générations actuelles et de celles qui vont succéder.
Jean Luc MALEKAT
Ancien Ministre du Gouvernement de Transition
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