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    Chronique de la vie quotidienne à Brazza : le péril fécal

    Vendredi 26 janvier 2007


    Par Musi Kanda


    L'ingéniosité des Brazzavillois est sans limites. Une chercheuse de l'université Marien Ngouabi nous explique comment la population de Brazzaville se dépatouille avec ses excréta humains. Le caca, en français courant. Gertrude Longonda-Ndéko est le nom de cette scientifique. Gertrude Longonda-Ndéko donc, a observé avec une minutie d'entomologiste l'évacuation des matières fécales par les habitants de Ouénzé, Moungali et Talangaï. Le résultat, c'est un état des lieux impitoyable sur la décrépitude de ce pays, avec des citoyens livrés à eux-mêmes pour se débarrasser de leurs déjections. C'est pas triste.

    Comme nous le savons tous, un trou rudimentaire de quelques mètres de profondeur creusé dans un coin de la parcelle reste de loin le mode de gestion le plus répandu de nos excréments. Quand ce trou est plein, on le bouche, et on le condamne définitivement. On en creuse un autre plus loin et ainsi de suite.

    Les choses se compliquent lorsque l'espace, dans les milieux urbains, vient à se raréfier. Le mode d'occupation de nos parcelles, de plus en plus encombrées de constructions annexes, ne permet plus de creuser n'importe où. Les familles confrontées à ce casse-tête n'ont plus qu'une solution : le recyclage des trous vieux de dix ans. Il faut donc vider ses chiottes soi-même. Selon les observations de Gertrude Longonda-Ndéko, les plus riches confient ce boulot à des pauvres bougres qui travaillent dans des conditions infectes. Celles qui ne peuvent pas payer sont obligées de mettre la main à la pâte.

    Ce n'est pas tout. Une fois la fosse vidangée, on n'est pas sorti de la merde pour autant. Que faire de ces mètres cubes de purée nauséabonde tirée du vieux trou ? Inutile de chercher midi à quatorze heures. Personne ici n'a jamais entendu parler, ni vu à quoi ressemble une station d'épuration. Personne non plus n'a l’habitude se faire chier avec la réglementation. L'espace public, qui par définition, appartient à tout le monde, donc à personne, offre à nos habitants emmerdés - c'est le cas de le dire - une porte de sortie inespérée. Tous ces effluents sont tout simplement balancés dans les rivières ou dans la rue d'où ils sont emportés par les eaux de pluie.

    Madoukoutsékélé : une des rivières de
    Brazzaville où se déversent les effluents
    Après la pluie, tout paraît propre. En apparence. En apparence seulement car rien ne se perd vraiment. Les germes pathogènes ne disparaissent pas comme par enchantement. Ils se baladent partout. Les maladies contagieuses et les risques d'épidémies aussi. Contamination des eaux de surface, des eaux de ruissellement et de la nappe phréatique garantie. Les citadins de ce pays vivent dans un véritable bouillon de culture. C'est ce que les scientifiques appellent le péril fécal, une catastrophe sanitaire qui menace une ville d'un million d'âmes, mais qui n'a jamais ému grand monde, surtout pas les ministres de la santé successifs et tous les Nguélondélé élus ou nommés à la tête de nos mairies.

    Je comprends mieux à présent le goût de luxe de Sassou et son petit faible pour les suites de luxe dans les palaces hors de prix, lors de ses déplacements à l'étranger. Il cherche à s’aérer les narines.

    Propriétaires de résidences et d'appartements de luxe en France, nos éminences trouvent normal d'y respirer à pleins poumons le bon air frais. Mais peut-être faudrait-il leur souffler à l'oreille que si elles bénéficient d'un environnement sain et agréable au Vésinet, à Courbevoie, dans les beaux quartiers de Paris et ailleurs en Europe, c’est parce qu'ils paient des taxes et des impôts. Sassou ignore sans doute que c'est avec ses sous et ceux de ses voisins que le maire élu du Vésinet embauche, met au travail et paie des fonctionnaires qualifiés, traite les ordures ménagères, entretient des voiries, les parcs et jardins, construit des stations d'épuration, des écoles et des bibliothèques.

    De retour dans leur propre pays, Sassou et les dignitaires de son régime pataugent dans la merde sans état d'âme. Cela ne les choque nullement. C'est leur univers. Ils y ont toujours vécu avant de devenir riches grâce à leur mainmise sur les caisses de l'Etat. Pourquoi changeraient-ils ? Ils sont fidèles à notre culture. Toutes nos ambassades, sans exception, nous représentent très bien pour ça.

    A tout seigneur, tout honneur. Sassou illustre parfaitement notre insouciance, notre indifférence et notre insensibilité ataviques face à la qualité de notre environnement. D'autres diront face à la crasse immonde. Dans son modeste deux-pièces de Mpila, le dictateur vit depuis plus de 35 ans - dont 22 passés au pouvoir - à un jet de pierre de favelas insalubres et puants. Qu'a-t-il fait pour assainir cette zone inondable infestée de moustiques, polluée par les ordures ménagères et les excréments de ses voisins ? Rien. Enfermé derrière les hauts murs hermétiques aux mauvaises odeurs qui ceinturent son luxueux taudis, il ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien.

    La construction et le fonctionnement d'une station d'épuration et d'un incinérateur de déchets coûtent cher, c'est vrai. Mais ce sont des équipements utiles et indispensables pour l'hygiène et la salubrité publiques, la qualité des cours d'eau et celle de l'environnement urbain. Dans une ville d'environ un million d'habitants comme Brazza et sa périphérie, de tels investissements coûteraient des dizaines, voire des centaines de milliards de francs Cfa. C'est beaucoup d'argent, j'en conviens. Ce d'autant plus que les besoins à satisfaire ailleurs sont immenses. Mais dites-moi, à quoi servent le mausolée Sassou-de Brazza, la course de l'équateur, la coupe d'Afrique des nations de football, la présidence de l'UA, les conférences et autres symposiums organisés chaque semaine dans ce vaste bidonville qui nous sert de capitale ? Ce n'est pourtant pas l'argent qui manque.

    Profiter des cours encore élevés du pétrole pour réaliser des investissements qui pourraient bénéficier à tous les Cons-golais ? Mais vous n'y pensez pas, ma pauvre dame ? Quelle horreur ! Et pourquoi pas construire des salles de classe ou rénover les hôpitaux pendant qu'on y est ?

    Les rares dépenses publiques qui ne leur crèvent pas le coeur concernent l'équipement de la police, des services de renseignements et du corps d'élite de l'armée. Dépenses publiques est un terme abusif d'ailleurs car, on l'aura compris, la mission exclusive de ces forces de répression est de protéger le régime, donc les intérêts privés de Sassou et de son clan. La boucle est bouclée.

    Musi Kanda


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