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    Moi Kaya A Mbaya, femme pygmée

    Mercredi 8 mars, 8h00


    Interview de Kaya A Mbaya, femme pygmée d’environ 40 ans, née dans la forêt de Télé, district de Sibiti. Elle habite maintenant dans les forêts du village de Missama, toujours dans le district de Sibiti dans le département de la Lékoumou en République du Congo. Madame Kaya A Mbaya est mariée et mère de plusieurs enfants et petits enfants.

    Contexte : la personne interviewée appartient à un groupe communautaire dénommé « pygmées » par les colonisateurs. En fait, cette communauté minoritaire au Congo ne correspond plus au portrait des « explorateurs ». En langue locale cette communauté est appelée « BABONGO ». Les Babongo actuels n’ont plus la taille qu’on leur assigne (1,20 m à 1,50 m) car leur morphologie a beaucoup changé. Pour la plupart, les Babongos habitent la forêt où ils se livrent à leurs activités traditionnelles : chasse, cueillette, ramassage …De nos jours, les Babongos cohabitent avec les autres communautés dites Bantous. Ils résident dans des villages plus ou moins en sédentaires.


    Question : quelles sont vos relations actuelles avec les Bantous ?

    KAYA a MBAYA : les Bantous considèrent les Babongos comme des sous-humains, des personnes de seconde zone. Rares sont parmi eux qui nous prennent pour des êtres humains. Prenons le cas des mariages avec les Bantous : ils sont presque inexistants. Ceux qui existent se comptent au bout des doigts. Dans ces unions, ce sont les Bantous qui épousent les femmes Pygmées alors qu’aucun homme pygmée ne peut prendre comme épouse une femme bantou. Les Bantous disent que nous sommes malpropres, que nous sentons mauvais, que nos femmes dégagent des odeurs, que nous ne nous lavons pas.

    Madame Kaya A Mbaya
    En outre ils nous accusent d’être des paresseux, des menteurs, bref de vaurien. En fait, la paresse dont on nous affuble est liée au fait que nous trouvons facilement notre subsistance dans la forêt qui est notre lieu de résidence. Un Moubongo quand il rentre en forêt prend tout ce qu’il y trouve de nécessaire : miel, champignons, gibier, fruits, poissons, légumes sauvages et même des remèdes pour se soigner. Voyez, notre forêt est entrain d’être détruite. Où irons-nous vivre ? Où allons –nous trouver notre nourriture ? Même les animaux qui autrefois étaient nos proches s’écartent de nous et deviennent rares.

    Je reviens à mon sujet : un homme bantou éprouve de la honte à déclarer publiquement qu’il entretient des rapports intimes avec nos femmes. Pourtant en secret, ces hommes en raffolent. Surtout au moment de nos danses ils viennent nous admirer…

    Voyez vous un Moubongo n’a pas le droit de regarder un Bantou dans les yeux. Quand Bantou et Moubongo se croisent sur le chemin, le Moubongo doit s’écarter et laisser passer son « maître » Bantou. Les Bantous n’acceptent pas de manger la nourriture préparée par nous. Ils disent que nous ne savons pas faire la cuisine.

    Question : Y a–t-il des cas de viol dans votre société ?

    K.M : Non, les femmes de ma génération et certainement nos Ancêtres n’ont pas connu ce phénomène. Mais aujourd’hui, les jeunes Bantous, du fait du relâchement des mœurs, vont attendre nos jeunes filles lorsqu’elles se rendent à la rivière ou aux champs et leur font des avances en chemin. Lorsqu’elles refusent ce genre de relations, ils les battent. Rentrée au village, la jeune fille concernée, préfère garder le silence et n’en parle pas à ses parents, de peur des représailles. Ce sont surtout les jeunes Bantous drogués qui font ce genre de choses, mais ce n’est pas très courant. Quand les Bantous vont avec nos femmes, ils nous emmènent des maladies. On nous parle d’une nouvelle maladie qui tue…le SIDA. Nous avons composé même des chansons pour sensibiliser nos jeunes contre cette maladie. Dans ces chansons nous disons à nos filles d’éviter tout contact sexuel avec les jeunes Bantous.

    Question : Savez-vous utiliser les capotes ?

    (L’interviewer lui en montre un et démontre l’utilisation).

    Fille et petite fille de Mme Kaya A Mbaya
    KM : C’est une chose inconnue de nous. Nos hommes disent qu’ils n’ont pas besoin de cette chose sorte de fourreau pour habiller leur organe … (Là elle marque beaucoup de pudeur pour parler des choses du sexe. Sourire malicieux dans les yeux, elle poursuit) : Lorsqu’un Bantou donne la maladie à nos femmes, il fuit le village. Il a honte. La femme malade est abandonnée à son triste sort. Nous n’allons pas à l’hôpital, car nous n’avons pas d’argent pour payer les médicaments ; nous nous traitons avec les plantes, avec du bois, et certains organes des animaux. Nous fabriquons nos remèdes avec ces choses… D’ailleurs même les Bantous pendant la guerre sont venus ici nous demander des plantes pour se soigner. Ils avaient abandonné leurs villages pour vivre dans la forêt, à cause de la guerre.

    Question : Avez-vous souvent des cas d’adultère avec les Bantous ?

    KM : Quand un Bantou est accusé d’adultère sur une femme Pygmée, il est amené devant le Président du Village. Si l’affaire est jugée, il doit payer une amende pour son forfait. Certains Bantous, par honte, préfèrent éviter que l’affaire ne s’ébruite. Alors ils recourent en cachette à un règlement à l’amiable en payant secrètement au mari pygmée l’amende infligée pour l’adultère.

    Question : Quel type de rapport existe t- il entre la femme Mubongo et son époux ?

    KM : Pour nous, la femme Moubongo est fière car notre tradition a toujours respecté la position de la femme dans un foyer .Voyez, chez nous, c’est l’homme qui va habiter chez les parents de la femme qu’il épouse. Ce n’est pas comme chez vous où la femme va vivre chez son mari. Le sens de la famille chez nous est très vivace. Le divorce est rare, de même que les abandons conjugaux. Un Moubongo aime sa femme et ses enfants. Chez nous, il n’ y a pas d’hommes ou de femmes stériles et dans notre coutume, nous faisons les enfants très tôt.

    Question : Est-ce que les femmes Babongo se font- elles exciser ?

    KM : (Etonnement) Non une telle pratique reste inconnue chez nous. D’ailleurs si cela existait aucune femme Moubongo ne l’accepterait ! Comment ça peut se faire ?

    Question : Quelle relation existe entre femme pygmée et femme bantou ?

    Mme Kaya A Mbaya et sa famille
    KM :
    Ce sont des relations durables. Une femme bantou qui nous engage dans son champ nous fait travailler du matin au soir pour 500 F CFA. Ce qui est bien dans tout cela est que cette femme nous donne suffisamment de nourriture en plus de l’argent. Dans le temps, pour un champ d’arachides travaillé ensemble avec elle, la femme bantou nous donnait un pagne. Mais à présent les choses ont changé grâce au « marché du quinze » à Sibiti. Lors de ce marché, nous trouvons facilement des friperies qui nous permettent de nous habiller et d’habiller nos enfants. Tu vois, tous mes enfants sont actuellement habillés. Avant ce « marché du quinze », ils étaient tout nus ou torse nu ! Les choses ont changé !

    Il y a quelque chose que je vais te dire : pendant que les Bantous nous utilisent dans leurs plantations, nous délaissons nos propres champs. A la fin nous nous retrouvons affamés. Et il faut encore aller acheter le manioc chez les Bantous !

    D’ailleurs il y a l’un de nous, Ngounimba, un vrai Moubongo fier de l’être, qui est venu ici nous encourager à créer nos propres champs et cesser de dépendre des Bantous. Malheureusement il ne nous a pas laissé les outils nécessaires. Nous avons besoin des coupe-coupe, des haches, des pelles. Va, dis à ceux qui t’envoient que même les produits qu’on nous envoie ici, qu’on envoie à nous les Pygmées, les Bantous les gardent : riz, huile, haricot… Pourtant ces choses nous sont destinées ! (Elle dit ces mots avec force).

    Question : Laissez vous vos enfants aller à l’école des Bantous ?

    KM : Oui, mais ils n’y mettent pas du temps ! Car l’achat des cahiers et autres les repousse. Nous ne pouvons donc pas assurer la scolarité de nos enfants. Il faut payer les jeunes enseignants et les autres choses de l’école. Cela revient très cher. Nous n’avons pas d’argent. On dirait que ces gens font exprès avec nos enfants. Ne connaissent- ils pas nos conditions difficiles de vie ?

    Question : Vos enfants sont–ils l’objet de brimades de la part des enfants Bantous ?

    KM : Oui au départ. Mais les choses ont changé. Nos enfants occupaient les derniers bancs parce que les enfants Bantous refusaient de s’asseoir à côté d’eux. Mais aujourd’hui, ils vivent ensemble au village, hors de la forêt. Ils jouent au ballon ensemble. Tu sais, nos enfants pygmées savent courir, et ils marquent même des buts plus que des enfants Bantous ! (Elle regarde vers les cases du village). Tu vois là-bas ? Ces lettres sur la planche de nos murs sont écrites par nos enfants ! (Elle le dit avec une fierté non voilée).

    Question : Est-ce que les enfants Babongo se droguent ?

    KM : Oh ! Cela devient de plus en plus criard. Le contact avec les Bantous, avec la modernité emmène de nouvelles habitudes. Tu sais, nous sommes un peuple des danseurs. Nos enfants ne dansent plus les musiques de chez nous. Ils vont à Sibiti lors des fêtes danser les danses modernes ensemble avec les Bantous. Ou ils vont dans les villages Bantous danser avec les jeunes de ces localités. C’est là bas qu’ils prennent du Kelé – welé et du Koroto (vins locaux tirés du maïs). Alors ils sont tous fous ! Ils deviennent fous ! En plus, ils prennent toutes sortes de tabac et même le «Diamba » (chanvre indien). Il y a à Télé un jeune Mubongo qui s’est affolé à cause de cette herbe-là. Tu sais, il n’a pas de mesure chez nous. Nous faisons tout avec exagération. Quand nous dansons, c’est toute la nuit. Quand nous buvons, même les femmes s’enivrent ! Or il est rare de rencontrer une femme Bantou se saouler dans le village.

    Question : Que font les parents pour éduquer leurs enfants et mettre fin à cet état de choses ?

    Case de Mme Kaya A Mbaya
    KM : Tu peux éduquer un enfant drogué toi ? Pour nous c’est un enfant perdu, devenu inutile pour la famille. Même Moukila le guérisseur de notre village est impuissant. Vraiment nos jeunes sont devenus ensorcelés ou envoûtés par les mauvais esprits.

    Question : Peut-on savoir où les femmes Babongos accouchent ?

    KM : Nos femmes accouchent en forêt ou au village. Et rarement à l’hôpital. Les Babongos sont très pauvres. A l’hôpital de Sibiti, il faut payer beaucoup de droits. Tu vois, tous mes enfants sont nés ici au village avec l’aide des accoucheuses de chez nous. Nous ne connaissons pas la maternité de l’hôpital. Là bas on nous demande beaucoup de papiers, des pièces d’identités. Mon mari et moi, on n’en a pas. Il y a cependant quelque chose que je dois te dire : des fois une femme Mubongo ne parvient pas à accoucher. Des Bantous bien intentionnés l’envoient à Sibiti pour y être opérée. Il arrive dans ces conditions que la maman et l’enfant soient sauvés.

    Question : Ton mot de la fin

    KM : (Là elle se concentre et abandonne son attitude gaie et décontractée) Oui, je vais dire que les Bantous doivent d’avantage nous respecter, nous considérer comme ils considèrent leurs femmes. Les temps changent, nous voulons devenir comme leurs égaux. Nous voulons être comme eux des êtres humains. Nous voulons marcher ensemble avec eux vers l’avenir. Car nous sommes obliger de cohabiter, de fréquenter les mêmes lieux de prière, les mêmes écoles, les mêmes lieux de jeux. Vous voyez, même nos femmes ne vont plus à la chasse au filet préférant manger le « Mosseka » (chinchard). Nous les Babongo, voulons sauvegarder notre culture, notre milieu naturel et nos habitudes tout en les adaptant aux temps modernes. Peux- tu être d’accord que pour une dette de 100F CFA un Bantou puisse venir dans un village pygmée attraper 5 ou 6 poules ? Ça c’est injuste. Nous voulons vivre tranquilles en bon terme avec tous.

    Question : Pardon maman, en dernier : dis-moi si vous avez des associations pour défendre vos droits ?

    KM : (Souriante. Catégorique elle dit :) Nous sommes dispersés. Nous ne nous retrouvons ensemble que lors des grandes fêtes. Nous vivons en communautés dispersées comment donc se retrouver en un groupe organisé pour traiter nos problèmes ?

    ® Interdiction de reproduire ce texte sans autorisation. Interview conçue et mise en œuvre par Pauline Dongala, pour une anthologie intitulée « Women and Resistance In Africa », à paraître aux Etats Unis sous la direction du professeur Jennifer Browdy de Hernandez. L’interview a été réalisée sur le terrain par Pierre Piya-Bouanga.

    Notes

    Pierre Piya-Bouanga, l’interviewer
    Cette interview a été réalisée en janvier 2006 à Missama, un village du district de Sibiti. Elle n’a pas été facile tant la méfiance règne entre les pygmées et les autres communautés Bantoues. Le travail d’approche a d’abord été fait par ma mère que j’avais sollicitée. Avec quelques dons que je lui ai remis, elle est allée deux ou trois fois dans ce village où elle a réussi à tisser des liens, peut-être pas d’amitié mais en tout cas de confiance avec la personne interviewée, une femme du nom de Kaya A Mbaya. Le terrain ainsi déblayé, je me suis à mon tour rendu dans ce village pour l’interview, d’abord en empruntant ma moto jusqu’à l’orée de la forêt, ensuite en trottant dans cette forêt pendant une demi-heure avant d’arriver à destination. Le début de l’interview a été marqué par la méfiance; il a fallu un travail de diplomate pour qu’elle se laisse photographier. Comme le montrent toutes les photos, elle avait peur de regarder l’objectif. Mais ensuite elle s’est détendue et a accepté que je photographie toute sa famille ainsi qu’elle-même dans son milieu naturel, la forêt.

    La question sur le préservatif a été délicate. Elle n’avait aucune idée de ce que c’était, mais en tant qu’enseignant, je m’étais bien préparé car j’en avais amené un avec moi pour en faire une démonstration. Enfin, l’interview avait été assez longue, de 8 heures a 14 heures, compte tenu des préliminaires, de la méfiance et aussi le temps qu’il m’a fallu pour noter toutes les réponses car je n’avais pas de magnéto. Je parlais en Kiyaka, langue que les pygmées de la zone comprennent très bien et elle répondait dans sa langue pygmée que ma mère et moi comprenons assez bien. Les photos sont à créditer à Photo MAAT-SIBITI.

    Pierre PIYA-BOUANGA est professeur de français au Lycée de Sibiti. Il est l’auteur de nombreux manuscrits inédits de poésie et d’essais sur la psychopédagogie.

    Mme Kaya A Mbaya en forêt
    Racisme ordinaire



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