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« Willy » Nguesso, une histoire ordinaire de prédation congolaise et de voitures de luxe

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C’est l’histoire d’un enfant né de l’union entre les réseaux obscurs de la Françafrique et d’un dictateur corrompu d’Afrique centrale. Wilfried Nguesso a grandi dans un univers de basse politique, de corruption, de guerre civile meurtrière et de détournements de fonds publics.

Le Monde

A la tête de l’entreprise semi-publique Socotram, le neveu de Denis Sassou-Nguesso est rattrapé par la justice française et canadienne pour « détournement de fonds publics ».

C’est l’histoire d’un enfant né de l’union entre les réseaux obscurs de la Françafrique et d’un dictateur corrompu d’Afrique centrale. Wilfried Nguesso a grandi dans un univers de basse politique, de corruption, de guerre civile meurtrière et de détournements de fonds publics. En tant qu’homme politique à la tête d’un micro-parti, il soutient son oncle, Denis Sassou-Nguesso, qui cumule plus de trente-deux ans à la tête de l’Etat congolais et a été réélu en mars 2016 face à des opposants réprimés puis emprisonnés. Comme homme d’affaires, Wilfried Nguesso est soupçonné par plusieurs juridictions d’avoir détourné des millions de pétrodollars. Comme homme d’église, pasteur évangélique de son état, il bénit ce système présumé mafieux.

Aujourd’hui âgé de 51 ans, Wilfrid Nguesso, surnommé « Willy », est accusé par les autorités canadiennes d’appartenir à une « organisation criminelle » et se retrouve cité dans une procédure judiciaire aux Etats-Unis. Mercredi 8 mars, à 15 heures, il s’est présenté au palais de justice de Paris. « Il a confiance dans son dossier et a voulu se défendre, car il a toujours eu une activité privée, dit l’un de ses conseils qui requiert l’anonymat. Et donc l’accusation de détournements de fonds publics lui semble inappropriée. »

Il n’a toutefois pas convaincu le juge. Wilfrid Nguesso a donc été mis en examen pour « blanchiment de fonds provenant du délit de détournements de fonds publics issus de la société Socotram [Société congolaise de transports maritimes] ».

Une Aston Martin à la James Bond

Depuis 2006, « Willy » est président du conseil d’administration et directeur général de la Socotram. L’Etat congolais possède 45 % des parts, le reste de l’actionnariat étant détenu par un véhicule financier établi au Liechtenstein, WGN Trading and Shipping SA, dont « Willy » a été le bénéficiaire économique.

Cette société parapublique perçoit des millions d’euros de taxes prélevées sur l’activité des navires marchands et sur les chargements de pétrole exportés de Pointe-Noire, la capitale économique du Congo-Brazzaville, où il est né. Ce que contestent ses avocats qui préfèrent parler de redevances. C’est une société de droit privé, a martelé devant le juge le patron de la Socotram, qui perçoit un salaire de 1,5 million d’euros par an.

Pas suffisant pour subvenir à son train de vie sybarite. « Willy » a un faible pour les belles voitures : Porsche Panamera Turbo ou Cayenne Turbo, Aston Martin DB9 à la James Bond, Jaguar XJ, Land Rover Sport V8 pour ses propres déplacements.

De même que sa mère, Catherine Ignanga, qui a le choix entre une Rolls Royce Phantom, une Bentley GT Speed, une Porsche Panamera Turbo, une Mercedes Maybach et une Land Rover de luxe. Le tout payé par la Socotram, par ses véhicules financiers offshore dissimulés derrière des sociétés écrans ou par une société chinoise de construction.

« La Socotram n’est pas une émanation de l’Etat congolais », a-t-il insisté en expliquant ne pas comprendre les griefs qui lui sont reprochés. Et d’ajouter : « les redevances qu’elle perçoit font partie de son chiffre d’affaires » qui s’élevait à 12 millions de dollars (11,1 millions d’euros) en 2001, selon les enquêteurs. Les chiffres ultérieurs ne sont pas connus.

Politique et business des « Sassou »

L’histoire de la Socotram remonte aux années 1990. C’est alors la créature de deux groupes français partenaires du Congo et proches du pouvoir français. Il s’agit de Saga, spécialiste de transport maritime racheté par Bolloré en 1997, et le groupe pétrolier Elf, bras armé de la Françafrique, qui a soutenu Denis Sassou-Nguesso tant sur le plan financier que politique et militaire.

Pilote d’hélicoptère formé en France, Wilfrid Nguesso loue ses services aux groupes pétroliers et flambe dans les discothèques de Pointe-Noire aux côtés de figures du milieu corso-africain qui ont fait du Congo l’une de leurs bases. Il développe également une activité d’import-export à laquelle il se consacre après un accident d’hélicoptère en mer. Puis le pays s’enfonce dans la guerre civile suite à la défaite de Denis Sassou-Nguesso face à Pascal Lissouba en août 1992. « Willy » s’établit alors au Gabon d’Omar Bongo qui a épousé Edith, la fille aînée et chérie de Denis Sassou-Nguesso.

C’est de Libreville que « Willy » dit avoir créé en 1994 la société WGN Trading and Shipping SA domiciliée au Liechtenstein. Durant quatre ans, il transporte les hydrocarbures et le manganèse du Gabon pendant que son oncle, lâché puis soutenu derechef par la France ainsi que par l’Angola, mène une guerre sanglante pour la reconquête du pouvoir. Ce sera chose faite en 1997 et « Willy » rentre au pays où il rachète les parts de Bolloré dans la Socotram, développe son petit empire dans les secteurs de l’immobilier, du bois, des télécommunications et prendra la tête de la Société de gestion des services portuaires. Son frère, Rodrigue, lui, devient responsable du domaine présidentiel. Politique et business vont de pair au sein de la famille présidentielle du Congo-Brazzaville.

« Opacifier le système de blanchiment »

« Willy » apparaît dans les radars de la justice française dans le cadre de l’enquête sur les « biens mal acquis » en France par des chefs d’Etat de Guinée équatoriale, du Gabon, du Congo-Brazzaville et de leurs entourages. Et ce suite à une plainte déposée en 2007 par l’association Sherpa qui se base sur un rapport rigoureux du Comité catholique contre la faim et pour le développement, le CCFD-Terre Solidaire.

Ses biens immobiliers sont identifiés : un appartement luxueux au pied de la Défense d’abord acquis en 2000 par le chef de l’Etat et son épouse, ainsi qu’une jolie villa au Vésinet (Yvelines), qui fut la propriété du frère aîné du président dès 1983. Au début des années 2000, ces deux biens immobiliers sont passés entre les mains de « Willy » via une cascade de sociétés offshore domiciliées au Bahamas ou au Luxembourg. Elles sont alimentées par des flux financiers venant directement de la Socotram et, avec d’autres sociétés détenues par des présumés prête-noms du chef de l’Etat, ont financé la rénovation de l’appartement et de la villa à hauteur de 7 millions d’euros.

Lors d’une perquisition à son domicile, à Courbevoie, les policiers ont retrouvé des éléments qui caractériseraient ce qu’ils qualifient d’« habillage juridique destiné à opacifier le système de blanchiment mis en place [pour] dissimuler l’origine des fonds […] provenant de taxes étatiques ayant servi à la réalisation de travaux ». Le 15 août 2016, les juges Roger Le Loire et René Grouman ordonnent la saisie pénale de ces deux propriétés acquises puis entretenues à grands frais, avec des fonds probablement issus du détournement de l’argent du pétrole congolais.

Le silence comme réponse

En même temps, ces circuits financiers sont passés au crible de même que les comptes bancaires de la Socotram. Ces derniers laissent apparaître de nombreux retraits en liquide de centaines de milliers d’euros pour le président Denis Sassou-Nguesso et pour d’autres membres du clan familial, pour des ministres ou pour lui-même. Interrogé par le juge sur ces opérations, « Willy » répond par le silence. Même réponse lorsqu’il est interrogé sur l’étendue de son parc automobile ou celui de sa mère acquis en partie avec des chèques de la Socotram.

Wilfrid Nguesso a tenté, en vain, de s’installer au Canada où réside une partie de sa famille pour s’extirper des filets de la justice française. Sa demande formulée à l’ambassade du Canada à Paris en 2013 avait été rejetée et, quatre ans plus tard, il se retrouve visé par une enquête canadienne pour blanchiment de millions de dollars probablement détournés. Contacté par Le Monde par l’intermédiaire de son avocat, Wilfried Nguesso n’a pas souhaité réagir.

En France, il est le premier membre de la famille présidentielle à être mis en examen dans ce dossier des « biens mal acquis ». D’autres proches du chef d’Etat, comme son fils Denis Christel à qui l’on prête une ambition présidentielle, et ses amis pétroliers corrompus pourraient bien être les suivants. Les réseaux de la Françafrique qui couvraient le « clan Sassou » sont déchiquetés. Seuls face à la justice, les maîtres du Congo-Brazzaville, où plus de la moitié de la population vit avec moins d’un dollar par jour, pourraient être amenés à se justifier des accusations de crimes économiques qui pèsent sur eux.

Joan Tilouine

© Le Monde

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