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Les fatwas du professeur Lissouba
Jeudi 6 octobre 7h40
Billet d'humeur
Par Musi Kanda
Je croyais que les excommunications, auxquelles même le Vatican, le parti communiste chinois et le parti congolais du travail semblent avoir renoncé, relevaient d’un passé à jamais révolu. Erreur ! A l’Upads, ce grand parti démocratique, les couteaux sont tirés et les comptes se règlent désormais sur le trottoir. On y excommunie à tours de bras comme on peut s’en rendre compte en visitant le site Internet de ce parti.
Pauvre Lissouba ! On aurait attendu de lui que, tirant les conséquences de son échec, il passe le témoin aux générations suivantes et se retire dignement de la scène. A l’image de la plupart de ses pairs africains, il manque de panache. Il s’accroche donc non pas au pouvoir qu’il n’a plus, mais – et c’est encore plus pathétique – à l’illusion du pouvoir que lui procure son jouet, l’Upads. Confortablement installé devant la table de sa salle à manger et encore animé par cette illusion du pouvoir, on le voit avec tristesse prononcer des fatwas à l’encontre des anciens dignitaires de son régime déchu. Elle a fière allure, l’opposition officielle au pouvoir de Sassou.
Je ne sais rien des statuts régissant le fonctionnement interne du prétendu plus grand parti politique congolais. J’ignore tout des querelles qui déchirent ses différents clans. Je ne verserai d’ailleurs aucune larme pour les dinosaures victimes des purges en cours au sein de ce parti. Pour tout vous dire, je m’en fous pas mal du devenir de l’Upads. Mais alors, allez-vous me faire remarquer, de quoi est-ce que je me mêle ?
Lisez attentivement l’acte d’accusation contre Moukouéké et ses amis, dont Léo Matassa nous présente un résumé tout droit sorti des archives des procès de Moscou. Le portrait de Moukouéké, putschiste né et responsable avec ses complices, nous dit-on, de la débâcle de 1997 est d’aucun intérêt. Par contre tous ceux qui connaissent mal le président fondateur de l’Upads ne seront pas déçus du voyage. Léo Matassa nous apprend à découvrir et à apprécier le vrai visage de Pascal Lissouba. Un distributeur de prébendes. Certainement le plus grand que le Congo ait jamais connu. On s’en doutait un peu. Mais encore fallait-il que ce soit un de ses fidèles qui l’écrive noir sur blanc pour le croire. La brutalité, le sens tactique et le cynisme en moins, Lissouba au pouvoir n’était donc pas tellement différent de Sassou Nguesso dans le costume de parrain et de chef de clan corrompu et gavé de royalties du pétrole.
Léo Matassa l’avoue sans détour. Oh, certes, pas de manière aussi explicite. Il est peut-être maladroit, voire un peu stupide, mais pas totalement fou. Dans sa hargne contre ses amis d’hier, il se lâche, mange le morceau et balance tout, couvrant même d’éclaboussures Lissouba, l’idole de sa vie. « Benoît Koukébéné, éructe-t-il, milliardaire congolais grâce à Pascal Lissouba qui en avait fait son ministre du pétrole, lui aussi nous a fait une démonstration de sa traîtrise. » On ne saurait être plus clair. Notre président démocratiquement élu a permis, encouragé, couvert et protégé tous les trafics et toutes les turpitudes des membres de son gouvernement.
Pendant qu’il sabrait les salaires des fonctionnaires et le budget de l’Etat au nom de la rigueur économique, de la maîtrise de la dépense publique et d’une saine gestion des deniers publics, le même Lissouba s’érigeait en faiseur de milliardaires, distribuant à la ronde l’argent du pétrole à ses courtisans et aux barons de son régime, et alimentant ses propres comptes bancaires en Suisse. Ce que l’Upads canal historique reproche donc aux excommuniés du clan Moukouéké, ce ne sont pas les détournements des revenus issus du pétrole dont ils ont tous bénéficié, mais de ne pas témoigner une reconnaissance éternelle à leur bienfaiteur.
Ah, les salauds ! Qu’ils se soient « enrichis sur le dos du peuple congolais », comme le précise encore avec rage le griot de Lissouba, importe peu finalement. C’était somme toute normal. Mais calomnier « celui qui leur a tout donné politiquement et pécuniairement » est tout simplement un crime impardonnable. Clémence donc pour les voleurs restés fidèles au Grand Homme. Mais vite, dressons un bûcher pour les traîtres.
Voilà ce qu’aura été le glorieux bilan des cinq années de Lissouba au pouvoir et de l’Etat-Upads : pas la moindre infrastructure réalisée et corruption à tous les étages, sans qu’aucun dignitaire n’ait jamais été traîné devant les tribunaux pour détournement de fonds publics. Cela ne les empêchait nullement de pérorer à longueur de journée sur l’Etat de droit et autres conneries du même tonneau. Il nous aura fallu attendre huit ans pour qu’ils commencent enfin à l’admettre.
Je comprends mieux pourquoi ils se gardent bien de critiquer la gestion calamiteuse de Sassou. La leur ne valait guère mieux. Mais profitant de leur exil doré dans leurs résidences acquises en Europe grâce aux milliards de francs détournés avec la complicité de Elf, ces mêmes hommes qui ont contribué à mettre notre pays à genoux se drapent de virginité. Se disant intègres et redécouvrant le peuple au service duquel ils prétendent être, les voilà, sans aucun scrupule, se présenter aujourd’hui en recours et en alternative à Sassou, pour abuser une fois de plus de notre confiance. Décidément, il n’y a que dans notre pays que l’on a n’a jamais su tirer la moindre leçon du passé. Si je regrette sincèrement les conditions dans lesquelles cette bande de voleurs a quitté le pouvoir après avoir abandonné derrière elle des milliers de Congolais morts pour rien, je ne regrette absolument pas qu’elle en ait été éjectée.
Musi Kanda