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Des victoires électorales ad vitam aeternam ?

Mardi 3 juillet 2007

Par P. Mouanda-Moussoki

Victoire de La Nouvelle Espérance (sic) aux élections de 2002 ! Victoire de la Nouvelle Espérance (sic) aux élections législatives de 2007! Victoire de la Nouvelle Espérance (sic) à l’élection présidentielle de 2009 ! (…) ! Victoire de la Nouvelle Espérance (sic) à la fin des temps et dans l’au-delà !

Élections après élections, le régime incarné par M. Sassou Nguesso continue à courir après une hypothétique légitimation, celle d’un pouvoir illégitime dans sa naissance et dans son essence. Un pouvoir acquis à la faveur des armes ne peut être légitimé a posteriori par une succession d’élections elles-mêmes sujettes à caution. Tout le monde le sait tout le monde se tait. Le peuple congolais le sait le peuple congolais se tait, tétanisé par les violences meurtrières à répétition par lui subies. La communauté internationale le sait la communauté internationale se tait : Business is business ! The show must go on !

Tout le monde sait que la Nouvelle Espérance (sic) est résolue à égrener son chapelet d’élections truquées jusqu’à la venue de Godot. Tout le monde sait que le régime de Brazzaville se méfie de la démocratie comme le chien de la rage. Mais, s’est-on posé la question de savoir pourquoi certains Congolais ont une peur bleue de la démocratie ?

Noumazalaye
Il y a quarante-deux ans (42 ans) – en 1965 – M. Ambroise Noumazalaye, pilier du PCT, posait une question essentielle quand il interrogeait : « Dans ce pays avec un Nord démographiquement minoritaire, comment un jour un fils du Nord pourrait accéder au pouvoir par la voie démocratique ? » (Aimé Matsika, ‘‘ Lettre ouverte aux emblématiques tenants… ’’). Cette question fondamentale mettait en exergue le dualisme insidieux du tribalisme et de la politique. Elle soulignait le poids du tribalisme dans la balance des choix politiques. Ce constat mettait la classe politique congolaise devant une alternative. Soit elle constatait le rôle prépondérant du tribalisme dans le champ politique et s’en accommodait, premier élément de l’alternative; soit elle faisait le même constat et cherchait à dépasser cet état de fait, second élément de l’alternative.

Nonobstant l’alerte qu’avait constituée la guerre civile de 1959, la classe politique congolaise a choisi la première option, celle de la facilité. Une option qui n’exige de la part des acteurs politiques aucune qualité particulière. Un peu de tempérament et un grand soutien de la région ou de la tribu suffisent pour propulser un quidam à la magistrature suprême. Ainsi a-t-on pu voir des chefs de tribu ou de clan déguisés en chef d’État faire usage des mots tels que pays, république voire nation, mais penser région, tribu et clan. Ils n’ont aucune envergure nationale mais parlent au nom de l’intérêt national.

Congrès du Pct
Pourtant le tribalisme n’est pas en soi un concept dépréciatif. Être fier de ses origines ethniques sans mépriser l’autre n’a rien de malsain. En fait, il en est du tribalisme comme du couteau. On ne peut pas dire du couteau qu’il est moral ou immoral, il est plutôt amoral, c’est à dire moralement neutre. Ce qui est moral ou immoral c’est l’intention qui commande la personne qui en fait usage. A l’origine, le sentiment tribal se réduisait à la simple conscience d’appartenir à une ethnie ou à une région donnée. Elle n’impliquait nullement la haine de l’autre. Le fait que le peuplement d’une ville comme Brazzaville laisse apparaître une absence de mixité ethnique ne traduit pas forcément la volonté des habitants pionniers de se retrouver entre eux dans le dessein de rejeter les autres. Toutes les villes du monde ou presque ont connu ce schéma. En France par exemple, les Bretons qui « montaient » à Paris avaient investi le quartier de Montparnasse, gare d’arrivée des gens en provenance de Bretagne. Les Normands ont occupé le secteur de la gare Saint-Lazare, lieu d’arrivée pour ceux en provenance de Normandie. Ceci est simplement la manifestation de l’instinct grégaire propre à l’humain et aux autres animaux. Quand on arrive dans un milieu inconnu, on est tenté de se regrouper avec ceux qu’on croit être des proches. Chez les humains, cette étape finit par être dépassée une fois qu’on a trouvé d’autres centres d’intérêts. Les poissonniers qui occupent actuellement les étals où se vendait jadis le poisson en provenance de Dieppe ne sont plus les seuls Normands.

Malheureusement au Congo, l’homme politique en mal de projet a perverti le tribalisme bénin de base, et en a fait un argument pour la conquête du pouvoir. La tactique est bien rodée : on mobilise la tribu pour la conquête et la conservation du pouvoir. On jouit du pouvoir seul avec sa famille et ses courtisans. Les autres membres de la tribu ou de la région continuent à trimer avec les autres damnés des terres congolaises. Lorsque le pouvoir est menacé, le politique se tourne de nouveau vers la tribu ou la région et appelle à défendre « notre pouvoir que les autres veulent prendre ». On se rappellera à cet effet l’appel pathétique en lari lancé sur les ondes par le président Youlou, demandant à l’ethnie de ne pas laisser échapper le pouvoir. On se souviendra aussi des propos du devin Sassou lorsqu’il annonçait que les Congolais du Nord seraient massacrés par les Congolais du Sud s’il(s) venai (en) t à perdre le pouvoir. En ce qui concerne le cas du président Youlou, des patriotes originaires de sa propre région sont allés le déloger du palais, marquant ainsi la priorité qu’ils accordaient à l’intérêt national. Quant à M. Sassou, il faut noter que les propos qu’il tient sont d’un cynisme plus que machiavélique, en ce qu’ils insufflent et attisent la haine et la division au sein d’un peuple qu’il est censé rassembler. C’est indigne d’un responsable politique qui prétend être le garant de l’unité nationale. Les dirigeants sud-africains de l’époque de l’Apartheid usaient du même subterfuge. Pour conserver le pouvoir et s’opposer au one man one vote, ils affirmaient que les Noirs massacreraient les Blancs s’ils arrivaient au pouvoir.

Sassou

On peut donc affirmer sans exagérer que le politique congolais, en mal d’ingéniosité, a gonflé artificiellement la vague du tribalisme sur laquelle il a par la suite surfé pour assouvir les besoins mesquins de sa petite personne. Dans ce marché de dupes entre le politique et la tribu, c’est bien entendu la tribu qui est abusée. Très souvent, les membres de la tribu du politique au pouvoir nourrissent l’illusion d’être au pouvoir et ceci, quelque misérable que soit leur situation individuelle. C’est l’illusion de l’exercice du pouvoir par procuration. Le politique joue sur cette illusion et sur les peurs pour conserver un pouvoir qui en réalité ne profite pas à la tribu. La situation s’est aggravée avec les dernières guerres civiles du Congo : on peut être tué pour le simple fait d’être originaire d’une région ou d’une ethnie qui n’est pas celle de l’équipe au pouvoir.

La classe politique aurait dû adopter l’autre option, le second élément de l’alternative, difficile certes mais salutaire pour le pays. Elle aurait pu chercher à dépasser le tribalisme malsain qui résulte essentiellement du fait que les congolais des différentes régions ne se connaissent pas. Ils nourrissent à l’égard des uns et des autres des sentiments essentiellement fondés sur des préjugés. Ainsi rapporte-t-on par exemple qu’il y aurait des jouisseurs d’un côté et des bûcheurs de l’autre. C’est une vision simpliste et manichéenne des choses, donc forcément erronée et biaisée. Chaque ethnie ou région a ses cigales, chaque ethnie ou région a ses fourmis. Le fait que M. Sassou Nguesso s’est « fait (…) une réputation de ‘ Don Juan ’, d’adepte d’Épicure qui ne s’offusque pas de draguer et de piquer les femmes des amis » (A. R. Massema, " Crime de sang et pouvoir au Congo-Brazzaville ".) ne fait pas de tous les Congolais du Nord des sybarites. L’Abbé Fulbert Youlou, comme son titre ne l’indique pas, avait lui aussi une réputation pas catholique à certains égards : « Son comportement laissait à désirer. Maîtresses par-ci, gestion désordonnée et laxiste par-là, etc. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Mme De Gaulle, cette femme très pieuse, avait insisté auprès de son mari pour qu’il le fasse partir car elle ne voulait pas voir l’Église souillée… ». Les propos de M.Maboungou-Mbimba, rapportés par A. R. Masséma dans l’ouvrage précité, décrivent le comportement d’un individu et non le trait de caractère d’une communauté ou d’une congrégation.

Une mise en place d’infrastructures viables sur toute l’étendue du territoire aurait permis aux congolais de se déplacer plus facilement sur l’aire nationale ; non pas suivant le schéma jacobin des régions vers la capitale, mais dans un contexte de flux interrégionaux. Ainsi, le paysan d’Otacongo aurait pu aller vendre ses produits à Mayongongo. Celui de Mboma ou de Kinsimba à Obambi ou à Oyo. Le commerçant de Sessé-dia-banyoka aller faire des affaires à Diosso, celui de Mbanza-Mankondi à Mabombo, etc. Ces échanges auraient permis aux uns et aux autres de se connaître et de se rendre compte du fait que tous les paysans, tous les petits commerçants - la plupart des Congolais - connaissent les mêmes difficultés, et ceci, indifféremment du fait qu’on soit de l’ethnie du président ou non ! Cela s’appelle avoir une conscience de classe. Le politique, dans ces conditions, serait jugé à l’aune de ses compétences et de ses résultats. Le mérite serait l’étalon et la médiocrité, ne pouvant plus se cachée derrière la tribu, serait débusquée et déboutée de façon unanime.

Campagne pour les législatives de 2007 au Congo
Au lieu de commencer par poser ces jalons, les dirigeants congolais adeptes du socialisme scientifique et autre socialisme bantou ont passé leur temps à produire du vent. Les révolutionnaires congolais (sic) ont eu la prétention ou la naïveté de vouloir faire le grand écart entre l’économie de rente (cueillette et pêche) et le socialisme, sans passer par l’étape préalable du capitalisme préconisée par Marx. La montagne a accouché d’une souris. Au lieu de générer une conscience de classe, leurs turpitudes ont mis bas une conscience tribale surdimensionnée. Qu’en est-il alors de la question légitimement posée par M. Noumazalaye ? Le commandant Marien Ngouabi, le général Yhombi Opango et le général Sassou Nguesso, des Congolais du Nord, ont certes occupé la haute fonction, mais ils n’y sont pas arrivés par la voie démocratique ! Dans le contexte actuel de « Démocratie apaisée » (sic), il serait intéressant d’entendre M. Noumazalaye sur la pertinence de sa question. Celle-ci est-elle devenue caduque ? Puisque depuis 2002, M. Sassou, un fils du Nord, ne cesse de collectionner les victoires électorales avec une facilité déconcertante !

Il faut être sérieux ! M. Noumazalaye et ses amis sont au pouvoir depuis février 1979, pour faire court. Cela fait 23 ans, si on fait fi de la période démocratique 1992-1997. Quelle politique homogénéisant ont-ils initiée ? Quelles stratégies visant à réduire le poids du tribalisme ont-ils mises en place ? On ne peut pas dire que le temps et le contexte ont fait défaut ! Si l’on ne prend que ces dix dernières années, l’on constate que la Nouvelle Espérance (sic) a eu toutes les cartes en mains pour mener une politique qui emporte l’adhésion de tous les Congolais. En effet, comme par hasard, pendant toute cette période, il n’y a pas eu de grèves paralysantes ! Comme par hasard, il n’y a pas eu de barricades ni de désobéissance civile ! Comme par hasard, il n’y a pas eu de tentative de coup d’État avérée ! Comme par hasard, le prix du baril de pétrole a atteint des sommets inespérés ! Comme par hasard !

C’était l’occasion pour la Nouvelle Espérance (sic) d’opérer un véritable aggiornamento dans le paysage politique congolais. C’était l’occasion pour les dirigeants actuels de laisser leurs aigreurs, leur rancune au vestiaire et mouiller le maillot. Les Congolais auraient vu en eux des Mbemba Tostao, des Ndomba-le-Géomètre ou des Moukila Sayal de la politique. Ils auraient vu en eux non pas des originaires de telle ou telle région, mais tout simplement des dirigeants méritants et dignes de confiance pour les échéances à venir.

Au lieu de cela, la Nouvelle Espérance (sic) a plutôt renforcé le poids du tribalisme dans le champ politique. La fracture ethnique naguère ténue est devenue un abîme abyssal engendré par le pillage, les exécutions sommaires (Affaire du Beach), les mascarades judiciaires et électorales, les arrestations arbitraires des militants des Droits de l’Homme, la détention sans preuves à charge de militaires, la gabegie… Et l’on pourrait multiplier les exemples ad nauseam ! Quand on essaie de sonder les perspectives de la dictature peinte aux couleurs de la démocratie, on trouve un vide sidéral et sidérant. L’avenir n’est envisagé qu’en termes de continuité, de pouvoir pour le pouvoir, de chaos organisé, de relève clanique au cas où le parrain venait à connaître la mort politique ou la mort tout court. On s’attelle à initier les fils, neveux, filles et nièces du clan à reprendre le flambeau funeste. Ces derniers fourbissent déjà leurs armes pour les luttes « électorales » à venir. Ils gagneront à coup sûr, puisque les gènes des victoires électorales à répétition sont inscrits dans leur patrimoine héréditaire !

Au moment où sous d’autres cieux on parle de rupture, d’ouverture à d’autres sensibilités, de partage du pouvoir et de démocratie participative, la Nouvelle Espérance (sic) continue à mener un combat d’arrière-garde basé sur la gestion clanique du pouvoir. On en vient à se demander : « dans ce pays avec tous les pouvoirs entre les mains des fils et filles d’un seul clan, comment un jour les autres fils et filles du Congo pourraient accéder au pouvoir » ?

P. Mouanda-Moussoki