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Lettre de Brazza à ma fille : le procès d'une Sorcière
Mardi 6 décembre, 6h00
Par Musi Kanda
Ma chère Marie,
Un jour ordinaire à Bacongo. Je me faufile au milieu des foulas-foulas à destination de Kinsoundi, sagement alignés les uns derrière les autres. Comme partout dans cette ville, je bute sur ce même décor nauséabond fait de détritus et de sacs plastiques auxquels plus personne ne prête la moindre attention. On s'habitue à tout. Mon errance me conduit du marché Total au quartier tout proche de Bacongo Moderne, un lotissement chic des années 50, qui a perdu son lustre d'antan. Des dizaines de maisons, propriété de la ville, tombent progressivement en ruine faute d'entretien.
Ces rues que j'ai souvent empruntées entre l'âge de 6 et 11 ans suscitent en moi une irrésistible envie de revoir mon ancienne école de Mounkoundzi Ngouaka. Je retrouve avec émotion ma classe de CP1 dans le premier bâtiment. Le tableau sur lequel je dessinai avec application mon premier i en ce premier jour de rentrée est toujours là. Voici mes classes de CE2 et CM1 dans l'autre bâtiment. Les deux immeubles, repeints en bleu-blanc au lieu du traditionnel jaune colonial, ont un air propret qui jure avec les maisons du voisinage. Comme elle a changé, mon école. Il y avait ici des pelouses drues, des grands arbres bordant les contre-allées menant de la grille d'entrée au préau. D'immenses jardinières plantées de roses d'Inde et d'hibiscus ornaient le muret courant le long de la terrasse. Je me souviens très bien de la cour arrière avec ses robinets d'eau potable, ses toilettes, son terrain de basket-ball et celui de football. A l'image de la clôture grillagée protégeant l'enceinte de l'école des passants, tout a disparu. Il ne reste plus que ces deux bâtiments d'une autre époque, au charme désuet, un peu paumés, posés là comme deux orphelins sortis d'on ne sait où. Bien que défigurée, je lui trouve une fière allure, à mon école.
Entre elle et l'ancien centre de la Météo, où je me dirige, il n'y avait que des terrains vagues au bord desquels des femmes des environs cultivaient du maïs, du manioc et de l'arachide. A la rentrée et à la recré, nous allions y cueillir des champignons et des termites ailées par brassées entières dès les premières pluies d'octobre. Un régal. Mais l'appât du gain et la corruption des notables régnant à la mairie de Makélékélé ont eu raison de ces espaces qui auraient mérité un autre sort. Les maisons blotties derrière des murs gris et tristes y ont poussé aussi vite que des herbes folles à la place des champs de maïs et d'arachides.
Tenrikyo, le temple d'une secte japonaise. Je ne l'avais jusqu'ici vu que de loin. Sur le fronton, des impacts de balle témoignent d'une de ces crises de folie qui s'emparent périodiquement de cette ville. De quelle guerre civile datent-ils ceux-là ? 1968 ? 1997 ? Je m'aventure timidement à l'intérieur. C'est un hymne à la lumière. Un portrait en noir et blanc d'un gourou en kimono trône sur le mur opposé à celui de l'autel. Son orientation et ses larges baies ouvertes sur la galerie favorisent la circulation de l'air frais. Sa sobriété invite spontanément au recueillement. On s'y sent vraiment bien.
Je traverse la route reliant l'avenue de l'Oua au quartier Château d'eau. Malgré la présence de quelques vestiges tels que des cailloux et des enrobés éparpillés ça et là, on ne réalise pas que ce fut une voie bitumée une dizaine d'années auparavant. Des sillons creusés par les eaux de ruissellement poursuivent leur travail de sape. De l'autre côté de la route, j'aperçois, dans une parcelle, un attroupement qui attire mon regard. Je m'approche. L'absence d'une palme à l'entrée m'indique que ce n'est pas une veillée funèbre. Une petite maison en agglomérés couverte d'un toit plat en tôles ondulées occupe le quart du terrain. Dans la pièce unique sont disposés des bancs sur lesquels se serre un public nombreux. Des hommes et des femmes de tous âges. Des enfants aussi.
J'ai d'abord cru y voir une cérémonie religieuse comme il s'en organise des dizaines chaque soir dans tous les quartiers populaires. Mais en ce jour de semaine et à cette heure de la matinée, je suis saisi d'un doute. Je n'entends ni sermons ni cantiques. Au fond, face au public, des hommes silencieux en robes noires avec une hermine mauve, sont assis, empreints de dignité, derrière une longue table en bois. Ils me font penser à des petits bonshommes de plomb déguisés en juges. Ce sont effectivement des juges, en chair et en os. Et cette étuve dans laquelle ils suffoquent, c'est un tribunal.
J'aborde un des magistrats venu prendre l'air dehors. L'homme est jeune, avenant et courtois. Il m'explique en quelques phrases brèves le fonctionnement du tribunal. Je n'ai pas compris grand chose, mais je n'insiste pas. Par bonheur, je reconnais, parmi le public, un jeune homme assis à l'arrière de la salle. C'est un habitué des lieux, me confie-t-il. Il y passe le plus clair de son temps et suit régulièrement tous les procès. Le tribunal n'a aucun secret pour lui, mais il est trop absorbé par l'audience en cours pour prendre le temps de m'initier aux règles de l'institution.
Dans la cour, un autre juge, plus âgé celui-là, raconte ou rappelle des faits. C'est un petit homme dodu, pas loin de 60 ans. Il est vif comme en témoignent son rapide débit de parole et ses mains en perpétuel mouvement. Il parle lingala avec un fort accent sundi. Je me retiens pour ne pas rire et pour ne pas offenser l'assistance qui boit pieusement le verbe du petit juge.
Le procès auquel j'assiste concerne une affaire de stérilité opposant deux soeurs. La cadette, âgée d'une trentaine d'années, accuse sa grande soeur de l'empêcher d'avoir des enfants. Elle a tout essayé. En vain. En désespoir de cause, elle s'est résolue à se tourner vers les féticheurs. Verdict sans appel de ces experts : c'est sa soeur aînée qui assèche sa fertilité.
La grande soeur, elle, ne l'entend pas de cette oreille. Elle n'entend pas non plus se laisser marcher sur les pieds. Elle trépigne avec véhémence, gueule, nie tout, harangue le public. D'une moue dédaigneuse, elle soulève son pagne jusqu'au dessus du genou d'un air de défi, comme une danseuse de flamenco. Geste impudique. Geste indécent. Geste indigne et scandaleux. Mais geste de colère de la part d'une mère révoltée exprimant une volonté farouche de se battre. Elle interrompt avec véhémence le vieux petit juge sundi, qui massacre encore plus son lingala. Et que raconte-t-il, ce vieux juge buté et imperturbable ?
Dans un coin ombragé de la cour, au milieu du cercle que forme une partie du public, j'aperçois un mortier auprès duquel le juge se tient maintenant accroupi. Dedans est posé un pilon autour duquel est attaché un bout de tissu rouge. C'est le bouanga. Ce fétiche permet, m'assure un homme debout à côté de moi, de connaître la vérité et de démasquer le ndoki. Le bouanga, confirme le juge, a bien identifié la soeur comme la jeteuse du mauvais sort. Ce qu'un nganga batéké consulté il y a quelques mois avait déjà révélé. Le petit juge est donc le procureur. Il accuse. Aucun doute ne transparaît dans son propos. Le bouanga dont il commente sans ciller les révélations ne ment pas, ne se trompe pas. Le procureur n'en est que le fidèle interprète.
C'est un peu confus tout ça, mais je m'efforce de suivre et de comprendre. Les deux soeurs sont téké. L'affaire fut jugée en première instance par un tribunal téké du côté de la Tsiémé. Mais l'une des parties ayant remis en cause l'impartialité des féticheurs et juges téké, le procès a été dépaysé, comme disent les spécialistes, chez les lari de Bacongo a priori incorruptibles. Malgré les contestations de la présumée sorcière, les juges de Météo n'ont pas estimé utile de reprendre l'enquête à zéro. Ils instruisent le procès à charge en continuant à s'appuyer sur les expertises de leurs confrères téké ce qui a le don de mettre l'accusée hors d'elle, face à un public impassible et entièrement acquis à la cause de la victime.
Ulcérée, elle finit par quitter la scène. Elle s'éloigne en tournant le dos à ses juges comme si elle considérait son sort définitivement scellé. Tout ce qui se dit derrière elle ne la concerne plus. Au contraire de son aînée, la petite soeur-victime, elle, est confiante en la justice de son pays. Elle est d'un calme étonnant. Elle écoute attentivement chaque mot du juge, sans le moindre regard pour sa grande soeur. Les deux femmes sont deux inconnues qui s'ignorent superbement.
L'accusée n'est plus là. Mais le procureur poursuit, implacable, son réquisitoire en dénouant méthodiquement les fils de ce crime odieux : priver une soeur de son pouvoir et de son devoir de donner la vie. Le public approuve en silence ; il ne semble pas avoir été très difficile à convaincre. L'existence de la sorcellerie ne se discute pas. Elle n'est pas à démontrer. C'est une réalité et un maléfice connus de tous. Et les faits sont là, palpables, têtus, indéniables. La femme est faite pour être mère. Telle est la volonté de Dieu. Le contraire, c'est l'oeuvre du diable. Si la fille qui se tient debout en face de nous n'a toujours pas enfanté, c'est qu'il y a une raison à cela. Oui, il y a bien quelqu'un à qui profite ce crime. Il ne saurait en être autrement.
Ici, c'est une femme qui est mise en cause dans les malheurs de sa jeune soeur. Là, c'est un fils chômeur qui s'en prend à sa mère ou à son père pour expliquer son infortune sur un marché de travail qui n'existe pas. Ailleurs, ce sont des grands-parents qui sont traînés dans la boue, accusés d'avoir « mangé » leur petit-enfant mort-né pour une sombre histoire de dot impayée. A chaque malheur son sorcier. Roublardise des féticheurs ? Naïveté et ignorance des juges, des victimes et des accusés ? Drames de la misère ? Reflets d'une société bloquée, recroquevillée sur ses fantasmes et incapable d'évoluer positivement en posant un regard critique sur elle-même ?
L'existence de ce tribunal n'est pas seulement une tentative maladroite, démagogique et honteuse, de la part de l'Etat, de caresser les aspects les plus rétrogrades de notre culture dans le sens du poil, elle est aussi une interpellation douloureuse de notre rapport à la modernité. Plutôt que de se donner pour ambition une réflexion profonde sur le changement social et sur les moyens de concilier le droit et la justice traditionnelle, il a préféré officialiser ces juges folkloriques, mais socialement puissants. Des juges devant lesquels les accusés mis dans l'impossibilité de prouver leur innocence n'ont pas d'autre choix que celui d'avouer leurs crimes. Le résultat, ce sont des innocents mis à l'index et exposés à la vindicte publique. Le résultat, ce sont des vies brisées et des familles déchirées, séparées à jamais par le désespoir, l'incompréhension et une haine absurde aux motivations obscures. Mais pour assumer les conséquences désastreuses des verdicts scandaleux de ces tribunaux non moins scandaleux, l'Etat est, comme d'habitude, aux abonnés absents. Ceux qui sont à ses commandes s'en foutent.
Je m'éclipse discrètement. Un élan de sympathie me pousse vers la supposée sorcière. J'imagine aisément son désarroi car quoi qu'elle fasse, quoi qu'elle dise, elle est coupable. Si par bonheur sa jeune soeur arrivait à procréer, ce ne sera même pas un soulagement pour elle, mais la preuve que le tribunal l'a convaincue de « libérer » l'utérus de sa pauvre victime. Si, au contraire, cette dernière est toujours stérile, ce sera également la preuve confortant les révélations des féticheurs que c'est une sorcière retorse qui ne renonce toujours pas à son entreprise maléfique. Dans un cas comme dans l'autre, elle est coincée, prisonnière d'une logique folle dans laquelle toute accusation est synonyme de condamnation sans appel.
Je retrouve ladite sorcière assise sur un muret, entourée de son mari, de son oncle et d'une amie. Le quatuor paraît bien seul, abattu et résigné, voire écoeuré par un vif sentiment d'injustice contre lequel il ne peut, hélas, rien. Il sait que dans cette société, être accusé de sorcellerie revient à vivre en enfer le restant de sa vie. C'est la loi. Il m'accueille cependant et répond à ma sollicitude avec une bienveillance qui me surprend et me gêne à la fois.
C'est à son amie que je m'adresse. C'est une belle femme de grande taille vêtue avec élégance, qui s'exprime posément malgré le sentiment de colère qui l'anime. Pour la soit disante sorcière, elle est plus qu'une amie. C'est une soeur. L'accusée et elle se connaissent depuis leur enfance. Elle se dit indignée et n'a pas de mots assez durs pour qualifier l'hypocrisie de leur petite soeur.
La sorcière, qui a tout suivi de notre conversation, se joint à nous. Le mari se cure les dents, l'air indifférent. Quand il ne hausse pas les épaules, lui et leur oncle sont murés dans un profond silence. Ils semblent ailleurs. J'apprends qu'à l'âge de 16 ans, la plaignante avait eu recours à l'avortement. Trois ans plus tard, nouvelle grossesse et nouvel avortement qui, cette fois, faillit lui coûter la vie. Ses problèmes de stérilité en seraient la conséquence. Mais elle se garde bien de rappeler ces deux faits qui ont marqué sa vie devant les juges.
Malgré l'opprobre que le verdict menace de jeter sur sa réputation, la grande soeur-sorcière n'en soufflera pas un mot non plus devant la cour. En quoi un avortement qui a mal tourné aurait-il un quelconque lien avec la stérilité ? Le tribunal ne prête aucun crédit à ces histoires de Blancs. Il ne se reconnaît pas de compétence pour ce genre d'évidences et de croyances naïves. Trop facile. Non, ce tribunal est là pour traquer la face sombre vautrée en chacun d'entre nous. Irrationnel ? Sûrement pas pour ces juges, ces femmes et ces hommes confrontés quotidiennement à la maladie et à la mort des proches, et pour qui les progrès de la médecine sont un rêve et un luxe inaccessibles. Il n'y a rien de plus rationnel pour eux que le récit de ces ballets de vols nocturnes auxquels se livrent les envoûteurs et les mangeurs d'âme. Rien de plus rationnels que la nuit, le ciel et la mort, cet univers si familier à cette sorcière sans coeur qui a verrouillé la fécondité de sa jeune soeur.
Musi Kanda
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Tremblement de terre
L’Institut américain de recherche sismique a détecté un puissant tremblement de terre de magnitude 6,8 (ou 7,5 selon l'Observatoire des sciences de la terre) sur l’échelle de Richter, lundi en début d’après midi, dans la région du lac Tanganyika. Pour le moment, il y a peu de victimes.
(Carte : GéoAtlas/RFI)![]()