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Sassou : qui juge qui ?

politique
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En apnée pour avoir asséché le trésor public, le pouvoir de Brazzaville redoute un mouvement insurrectionnel soudain. Tous les indicateurs du pays sont au rouge. Alors, les autorités de Brazzaville tentent une énième opération de diversion en ouvrant une séquence de supercheries judiciaires.

Tribune libre

En apnée pour avoir asséché le trésor public, le pouvoir de Brazzaville redoute un mouvement insurrectionnel soudain. Tous les indicateurs du pays sont au rouge. Alors, les autorités de Brazzaville tentent une énième opération de diversion en ouvrant une séquence de supercheries judiciaires. Un classique de régime dictatorial aux allures de panique contenue dont l’objectif consiste à détourner l’attention de la population lequel ronge son frein, tant le pays touche le fond.

L’autocrate congolais est tout, sauf un lapin de six semaines. Il avait été alerté sur les possibles velléités de Mokoko un matin de janvier 1992 lorsque ce dernier avait secoué la transition issue de la Conférence Nationale Souveraine menée pourtant avec succès par André Milongo. Sassou s’attendait à ce que la confrontation avec ce saint-cyrien soit militaire et savait que celle-ci tournerait manifestement à l’avantage son rival. Afin de mieux le contrôler et le terrasser le moment venu, il l’avait rapproché de lui, le faisant chanter à propos d’une cassette vidéo.

Comment peut-on servir un tel pouvoir pendant des années et oublier qu’une dictature est insomniaque ? Il est illusoire de vouloir renverser une tyrannie en allant aux urnes comme à un bal des enfants de troupes, les mains quasiment dans les poches et la fleur au fusil. Mokoko croyait-il avoir hypnotisé Sassou durant ces décennies de collaboration ?

Vingt ans pour Mokoko ! Mais, qui juge qui ? Sassou qui vient de condamner Mokoko, est-il lui-même plus innocent que ce dernier ? A l’annonce du verdict de son pseudo procès, Mokoko a écrasé une larme qui coulait sur sa joue, ressentant à son tour le pretium doloris inhérent à l’arbitraire. Même si la prison forge les caractères, l’homme qui a comparu silencieux à Brazzaville survivra-t-il à la lessiveuse des tourments dictatoriaux ?

Jean-Marie Mokoko, républicain convaincu, certes, mais démocrate hésitant, paie ses accointances et alliances avec le régime. C’est en voulant occuper la place du khalife que ce général voit s’abattre, hélas, sur lui les foudres de la tyrannie qu’il a pourtant servie avec loyauté et dont il a réclamé en vain la pleine application de l’immunité.

Dans ce pays aux multiples soubresauts où les équilibres sont précaires, il n’est pas exclu qu’un jour Mokoko puisse juger à son tour Sassou. Cet éventuel retournement de situation aurait un retentissement comparable à un tremblement de terre tant la réputation dictatoriale du régime de Brazzaville a atteint les étoiles.

Une entente «familiale » entre Sassou et Mokoko, avait mis sous les boisseaux la vidéo que l’on a exhumée au tribunal de Brazzaville. Autant dire que les deux hommes savent aussi s’entendre. Il est à parier que si Mokoko était originaire de la région du Pool, il y a longtemps qu’il ne serait plus de ce monde. Vu sous cet angle, Sassou et Mokoko qui sont si opposés mais liés, apparaissent comme deux faces d’une même médaille.

Plus précisément, le pouvoir de Brazzaville et l’actuelle opposition officielle forment deux composantes d’un même régime. Ce sont les deux mêmes contraires qui font perdurer un règne désuet et qui inhibent les énergies libératrices et créatrices nécessaires pour le développement du pays. Le souverain primaire, c.-à-d. le peuple, se doit de prendre des initiatives en vue d’une rupture totale.

Au fond, le combat entre ces deux généraux, qui n’aura jamais lieu sur le terrain militaire, se joue depuis des décennies sur celui des nerfs. Par ses ambiguïtés et son manque de vigilance, Mokoko a révélé à son rival son côté faible consistant à avaler les couleuvres même quand il est touché dans sa dignité ou son intimité. Vouloir se battre pour son honneur nous renvoie à la dignité. Mais que vaut-elle dans un régime dictatorial où les valeurs et figures sont inversées ? Jamais notre devancier ne s’est coiffé de son képi de général dans cette lutte.

On aurait souhaité qu’il endossât définitivement les habits d’indigné révolté qui se lance dans la bataille des idéaux démocratiques. En cela, son combat pour l’honneur rencontrerait celui des nombreux silencieux qui semblaient croire en lui et qui, surtout, aspirent au redressement du pays. Se battre pour faire triompher ses idées est noble. Cela a un prix. Celui du sacrifice.

Ce n’est pas la première fois que le pouvoir de Sassou sert aux congolais de tels procès. Thystère Tchicaya et Ndalla Graille y sont passés. La manœuvre consiste à saturer volontairement l’atmosphère du pays par une actualité judiciaire pilotée depuis les officines du pouvoir, puis, exercer une relative clémence du « père de la nation » pour faire des bénéficiaires des obligés, et enfin, prononcer une réintégration dans les rangs. C’est de cette manière que le régime de Brazzaville navigue dans ses propres tourments et se ré-oxygène depuis près d’un demi-siècle, en s’amputant d’une partie d’elle-même qu’elle récupère par la suite.

Les congolais attendaient un général charismatique, issu de la partie septentrionale du pays comme Sassou, capable de croiser le fer avec ce dernier. Les conseils des avocats de Mokoko mettant en avant son honneur, devant ce tribunal, visaient à compenser l’absence de mobilisation et de soutien d’une population apeurée pourtant en phase avec le Général.

Leurs efforts ont été orientés d’emblée vers une large diffusion à l’étranger de cet affligeant cirque judiciaire. Cependant, la stratégie du silence revendiquant l’immunité de « dignitaire du pouvoir » tend à le rapprocher davantage vers une appartenance à l’establishment qu’aux avant-gardes de la lutte de libération du joug dictatorial.

Saisir les rares opportunités fait partie du flair de ceux qui se prédestinent à engager une lutte contre la tyrannie. Et les masses ont toujours besoin d’être galvanisées sans cesse par la parole du guide. En son temps, Ndalla Graille, plusieurs fois condamné à mort, avait transformé ce tribunal en une tribune pour son message politique strident, ringardisant le pouvoir.

Par ce pseudo procès, Sassou a donné avec malice aux congolais un os à rogner. Pendant ce temps, il pousse, autant que possible, ses pions. Il teste sa stratégie et espère sortir de ce labyrinthe tout pouvoir conservé, sans procuration. La prise de position de l’église catholique est rassurante. La lutte continue.

 Abraham Avellan WASSIAMA

A voir 

Les extraits filmés du "procès " Dabira (Ces extraits permettent de se rendre compte que nos généraux sont aussi... de fins lettrés, des lumières, au regard de la qualité de leur langue. A propos de langue, l'audience aurait pu se tenir en langue mbochi, le président de la cour, l'accusé, le  témoin et le procureur étant tous mbochi. Dans ce cas, une traduction en français pour les Congolais, ces étrangers, auraint été la bienvenue...)

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